Nuñez fixe la date, les pompiers fixent la leur

Ils éteignent les feux de l'été, ils rallument le débat politique de la rentrée. Entre une loi promise pour le 8 septembre et une mobilisation annoncée pour le 29, les pompiers imposent leur calendrier au gouvernement.
Une échéance ferme après vingt ans d'immobilisme législatif
Il aura fallu attendre plus de vingt ans. Depuis 2004, aucune loi de modernisation de la Sécurité civile n'a été votée en France. Vingt ans pendant lesquels les incendies ont gagné en intensité, les interventions se sont multipliées, les missions des soldats du feu se sont diluées dans un empilement de sollicitations qui n'avaient plus grand-chose à voir avec le cœur de leur métier.
Ce jeudi 13 août, Laurent Nuñez a mis une date sur la table. Le projet de loi sera présenté à l'intersyndicale des sapeurs-pompiers le 8 septembre prochain. Une échéance précise, à la veille d'une rentrée parlementaire qui s'annonce tendue.
Le ministre de l'Intérieur en fait un rendez-vous de vérité. Ce sera, selon lui, le moment de montrer ce que l'exécutif a réellement retenu du Beauvau de la Sécurité civile, cette grande concertation lancée pour refonder un modèle à bout de souffle.
Sur le fond, le texte poursuit un objectif que peu contestent : clarifier les missions des Services départementaux d'incendie et de secours. Autrement dit, cesser de faire des Sdis la variable d'ajustement de toutes les défaillances du système, du transport sanitaire aux carences ambulancières.
Le ministre parle d'une répartition plus équilibrée entre les différents acteurs du secours. Derrière la formule technocratique, il y a une réalité de terrain que chaque caserne connaît : le pompier français est devenu l'homme à tout faire d'une société qui délègue ses urgences.
Autre disposition annoncée, et non des moindres : la protection juridique des sapeurs-pompiers. Ceux qui prennent des coups, des jets de projectiles et parfois des tirs de mortier en intervention savent ce que cette ligne veut dire. Elle était réclamée depuis des années.
Le budget de l'État a progressé, mais la clé est ailleurs
Sur les moyens, le ministre avance des chiffres. La part du budget de l'État consacrée à la Sécurité civile aurait progressé de 93 % depuis 2017, pour atteindre 879 millions d'euros l'an prochain. Un quasi-doublement en huit ans, difficile à balayer d'un revers de main.
Laurent Nuñez a également annoncé à l'intersyndicale que des projets d'évolution des ressources des Sdis seraient portés dans le projet de loi de finances, en lien avec le Premier ministre et les associations d'élus. Le PLF sera débattu à l'automne. C'est là, et nulle part ailleurs, que se joueront les arbitrages réels.
Mais le ministre a posé une limite claire, et c'est elle qui a mis le feu aux poudres. Il refuse de s'engager sur des chiffres. Non par mauvaise volonté affichée, mais au nom d'un principe constitutionnel : la libre administration des collectivités territoriales.
Rappelons ce que cela signifie concrètement. Les Sdis sont financés très majoritairement par les départements et les communes, pas par l'État. Un ministre de l'Intérieur ne peut pas décréter depuis Paris le recrutement de milliers de pompiers professionnels payés par les conseils départementaux. Ce n'est pas une échappatoire, c'est le droit.
Cette réalité institutionnelle est rarement expliquée dans le débat public. Elle mérite pourtant de l'être. La France n'est pas un État centralisé où tout se décide Place Beauvau. Depuis les lois de décentralisation, les collectivités disposent de leurs propres compétences, de leurs propres budgets et de leurs propres responsabilités.
Le ministre a d'ailleurs assumé la formule : l'État a sa part, mais il ne peut pas imposer aux départements des investissements ou des recrutements. Tout cela se négocie, comme cela s'est toujours fait dans le modèle français de sécurité civile.
Fait notable, l'intersyndicale elle-même l'a reconnu. Son porte-parole a déclaré que l'État avait sa part de responsabilité, mais que les collectivités territoriales aussi. L'aveu est important : il déplace le débat là où il se situe vraiment, dans les hémicycles départementaux.
Une mobilisation annoncée qui ne réglera aucune équation
La réunion s'est tenue dans un climat que le ministre a qualifié de courtois et franc. Neuf organisations représentatives étaient autour de la table. À la sortie, le ton n'était plus le même : les syndicats se sont dits « très déçus ».
Devant la Place Beauvau, l'intersyndicale a appelé à une mobilisation intensive, avec un point d'orgue annoncé : une manifestation nationale le 29 septembre à Paris. Les revendications portent sur des recrutements massifs et un budget garantissant la protection de la santé des agents.
Personne ne conteste la légitimité de ces demandes sur le fond. La fatigue des équipes est réelle, l'usure physique aussi, et un été d'incendies à répétition ne laisse pas les casernes intactes. Laurent Nuñez a d'ailleurs dit comprendre cette colère.
Reste une question que la rue ne tranchera pas. Manifester à Paris le 29 septembre contre un ministre qui n'a pas la main sur les budgets départementaux relève d'une erreur d'adresse. Le levier n'est pas Place Beauvau. Il est dans les conseils départementaux, dans les conseils d'administration des Sdis, dans les choix fiscaux locaux.
Il y a aussi un calendrier à considérer. Le texte est promis pour le 8 septembre. La manifestation est fixée au 29. Trois semaines séparent la présentation du projet de loi de la démonstration de force. Le bon sens voudrait qu'on lise le texte avant de le condamner.
Car c'est bien là que se joue la crédibilité de chacun. Si la loi tient ses promesses sur la clarification des missions et la protection juridique, elle constituera la première avancée structurelle depuis 2004. Si elle déçoit, la mobilisation aura toute sa légitimité.
L'exécutif, lui, revendique d'être dans l'action. La formule est facile, mais elle sera vérifiable dans quelques semaines, ligne par ligne, article par article.
Ce que les Français retiendront, c'est le résultat. Ils ont vu cet été des hommes et des femmes tenir des fronts de flammes pendant des jours, protéger des villages, sauver des vies. Ils n'attendent ni surenchère syndicale ni communication ministérielle. Ils attendent des moyens là où ils comptent et des missions clarifiées.
Le 8 septembre dira si la parole publique vaut encore quelque chose. Le 29 septembre dira si elle a convaincu. Entre les deux, une administration française devra prouver qu'elle sait encore réformer autre chose que ses propres organigrammes.
(Crédit photo : CO - MARIE DELAGE)

