Recherche française : l'argent coule, rien ne bouge

Soixante et un milliards d'euros par an. Et une question qui dérange : pour quel résultat ?
La Cour des comptes vient de passer au crible dix ans d'argent public déversé sur la recherche partenariale. Le verdict est poli. Il n'en est pas moins sévère.
Un milliard par an, et une France qui reste au milieu du gué
En 2024, la France a consacré 61,5 milliards d'euros à la recherche, secteurs public et privé confondus. Soit 2,2 % du PIB.
Le chiffre a de quoi impressionner. Il mérite surtout d'être regardé de près.
Car dans son rapport sur les partenariats entre la recherche publique et les entreprises, remis le 27 juillet 2026, la Cour des comptes ne se contente pas d'aligner les montants. Elle interroge leur rendement. Et ce qu'elle constate ressemble beaucoup à ce que l'on observe ailleurs dans la dépense publique française : on additionne les dispositifs, on empile les guichets, on communique sur les enveloppes et l'on oublie de vérifier ce que tout cela produit réellement.
Les magistrats de la rue Cambon ont structuré leur analyse autour de trois axes : la capacité de la recherche partenariale à stimuler l'innovation et à créer de la valeur, l'efficacité et la cohérence des dispositifs publics censés l'encourager, et enfin les conditions juridiques, financières et organisationnelles de son développement.
Trois angles. Un même fil conducteur : l'argent est là, la stratégie manque.
Commençons par définir les termes, puisque le jargon administratif adore les brouiller.
La « recherche partenariale », c'est la coopération entre les centres publics de recherche et les entreprises. Rien de plus. Rien de moins. Le laboratoire d'un côté, l'usine ou la start-up de l'autre, et l'idée assez élémentaire qu'ils gagneraient à travailler ensemble.
Or cette coopération, pourtant présentée depuis des années comme une priorité nationale, ne concerne aujourd'hui qu'entre 15 et 20 % des entreprises innovantes. Le flux financier annuel qu'elle génère s'établit autour d'un milliard d'euros.
Un milliard. À rapporter aux 61,5 milliards de dépense totale de recherche.
Autrement dit : l'essentiel de l'effort national de recherche se déploie encore de part et d'autre d'une frontière que tout le monde dit vouloir abolir, mais que personne n'abolit vraiment.
L'État, pourtant, a mis les moyens. Entre 2014 et 2024, il a investi 19 milliards d'euros dans la recherche partenariale. Avec une accélération spectaculaire en fin de période : 3 milliards d'euros pour la seule année 2024, portés par le plan France 2030.
Voilà pour les intentions. Reste les effets.
Des aides qui grossissent, des contrats qui stagnent
C'est ici que le rapport devient franchement inconfortable pour les tenants de la dépense automatique.
Pour la Cour des comptes, la hausse des soutiens publics à la recherche observée ces dernières années n'a pas, à ce jour, produit les effets escomptés. Le mot est lâché, sans fioriture.
Les résultats des dispositifs de soutien financier au partenariat public-privé sont qualifiés de « contrastés ». Traduction concrète : cela fonctionne pour certains, beaucoup moins pour d'autres.
Un effet visible, notamment en matière d'emplois, se manifeste chez les entreprises de taille intermédiaire et chez les micro-entreprises. Mais il devient résiduel s'agissant des PME c'est-à-dire précisément le tissu productif que l'on prétend soutenir depuis vingt ans à coups de plans, de guichets et de discours.
Au plan macroéconomique, l'évolution reste « peu perceptible » à ce stade. Le nombre de contrats en recherche expérimentale a tendance à stagner d'année en année, malgré la progression continue des aides.
Plus d'argent. Autant de contrats.
Ce genre de courbe, dans une entreprise privée, provoquerait un audit d'urgence. Dans la sphère publique, elle provoque généralement une nouvelle enveloppe.
La Cour, elle, propose autre chose. Elle estime que les dispositifs accumulés au fil du temps, CICE, CIFRE, CIR et les autres gagneraient à être « rationalisés » et « arrimés à des priorités nationales ».
Deux mots qui disent tout du mal français : l'empilement sans hiérarchie, la générosité sans cap.
Quant au dialogue entre recherche fondamentale et recherche appliquée, le rapport le juge perfectible. Il pourrait être valorisé par des « mesures simples », à condition de dépasser des réticences culturelles que la Cour qualifie prudemment de « réelles ou supposées ».
La formule est diplomatique. Chacun comprendra ce qu'elle recouvre : la vieille méfiance d'une partie du monde académique à l'égard de l'entreprise, soupçonnée de dénaturer la science par la recherche du profit. Une méfiance qui coûte cher en brevets, en emplois, en souveraineté industrielle.
Sortir des chapelles : ce que la Cour propose vraiment
Les recommandations touchent à deux domaines : la formation et la carrière des chercheurs d'une part, l'orientation stratégique des soutiens financiers de l'État d'autre part.
Sur le volet financier, la Cour préconise d'abord l'élaboration d'un plan de développement de la recherche partenariale, décliné par secteurs, associant autorités publiques, monde académique et monde économique.
Elle propose ensuite d'obliger les entreprises qui sollicitent des financements nationaux à candidater également aux financements européens. Mesure de bon sens, s'il en est : la France cotise abondamment aux programmes de recherche communautaires, elle ferait bien d'aller y chercher son dû.
Troisième piste : concentrer les crédits sur un nombre limité de projets inscrits dans les priorités stratégiques, en privilégiant les dispositifs cofinancés par les entreprises. La fin du saupoudrage, en somme. Le cofinancement comme test de sérieux car une entreprise qui met son propre argent sur la table croit à son projet.
Enfin, la Cour appelle à réformer les mécanismes d'appels à projets et à diversifier les modalités de financement.
Le rapport s'attaque aussi au maillage administratif. Il demande de simplifier l'organisation des pôles universitaires d'innovation afin, dit-il, « d'imposer une manière plus collaborative de travailler » et de faciliter les services rendus aux chercheurs, aux ingénieurs et aux entreprises.
« Imposer ». Le verbe n'est pas anodin quand on parle de collaboration.
Reste un chiffre, peut-être le plus parlant du rapport. La Cour recommande de développer les doctorats en entreprise. Et pour cause : seuls 11,6 % des doctorants effectuent leur thèse en entreprise, contre 56,6 % des ingénieurs.
Un jeune chercheur sur neuf.
Tout est là, dans cet écart. Une nation qui forme brillamment ses docteurs et qui, ensuite, peine à les faire dialoguer avec son appareil productif. Ce n'est pas une fatalité culturelle. C'est un choix d'organisation et les choix d'organisation, contrairement aux fatalités, se corrigent.
Encore faut-il vouloir les corriger.
(Crédit photo : Pixabay)

