La rationalisation qui coûte cher

Onze ans de « simplification ». Et une facture qui, elle, n'a jamais cessé de grossir. Le rapport IGF-IGA du 24 juillet 2026 met enfin des chiffres sur un paradoxe très français.
Une rémunération à deux étages, et l'étage du haut qui s'emballe
Il y a des réformes dont on mesure le succès au nombre de lignes supprimées dans un tableur. Et il y a la réalité budgétaire.
Depuis 2014, l'État conduit une politique de rationalisation des régimes indemnitaires de ses agents. L'objectif affiché tenait en quelques mots : moins de primes, des règles plus lisibles, davantage de transparence entre ministères. Onze ans plus tard, l'Inspection générale des finances et l'Inspection générale de l'administration publient, le 24 juillet 2026, un rapport consacré au régime indemnitaire de la fonction publique de l'État. Verdict : le nombre de primes a bien reculé. Le coût, lui, a explosé.
Ce n'est pas une opinion. C'est une arithmétique.
Rappelons d'abord comment est payé un fonctionnaire titulaire, parce que le sujet est systématiquement noyé dans un vocabulaire administratif dissuasif.
La rémunération se compose de deux blocs. Le premier, la rémunération principale, repose sur le traitement déterminé par le corps d'appartenance et l'échelon de l'agent, lesquels fixent son indice auquel s'ajoutent des accessoires : indemnité de résidence, supplément familial de traitement, notamment.
Le second bloc, ce sont les primes et indemnités. Elles pèsent entre 15 % et 40 % de la rémunération selon les situations. Et cette part progresse : elle est passée en moyenne de 20,4 % à 25 % depuis 2015. Les contractuels, eux, bénéficient d'un régime indemnitaire plus limité.
Pourquoi ce glissement ? Le rapport identifie trois usages du levier indemnitaire depuis 2015.
Préserver le pouvoir d'achat, d'abord. Sur la période, l'inflation a progressé de 20,9 % quand le point d'indice n'augmentait que de 6,3 %. L'écart est brutal, et il fallait bien le combler par un autre canal. Accompagner ensuite les grandes réformes et les évolutions sectorielles. Répondre enfin aux difficultés de gestion des ressources humaines : primes d'attractivité, primes de fidélisation, tout un arsenal destiné à retenir des agents dans des métiers ou des territoires en tension.
Chacune de ces justifications est défendable prise isolément. C'est leur addition, sans pilotage d'ensemble, qui pose problème.
Les chiffres le disent mieux que n'importe quel commentaire. La masse salariale de la fonction publique de l'État est passée de 57,8 milliards d'euros en 2015 à 76,5 milliards en 2025. Près de dix-neuf milliards d'euros supplémentaires en une décennie.
En valeur absolue, la hausse reste portée par la rémunération principale : +11,3 milliards, contre +7,3 milliards pour l'indemnitaire. Mais le rythme raconte une autre histoire. La masse indemnitaire est passée de 11,8 à 19,1 milliards d'euros, soit +61,8 %. La rémunération principale, elle, progressait de 46,1 à 57,4 milliards, soit +24,5 %.
Deux fois et demie plus vite. Sur le segment précisément censé être rationalisé.
Rationaliser, disent-ils
Le cap fixé depuis 2014 ne manquait pourtant pas de cohérence sur le papier : harmoniser le paysage indemnitaire, réduire le nombre de primes et simplifier leurs modalités de calcul et de versement, accroître la transparence des niveaux de rémunération entre ministères, rendre enfin les primes lisibles pour l'agent lui-même.
L'outil central de cette ambition porte un acronyme que le contribuable ne connaît pas mais qu'il finance : le Rifseep, régime indemnitaire tenant compte des fonctions, des sujétions, de l'expertise et de l'engagement professionnel. Créé en 2014. Adopté par plusieurs ministères.
Résultat ? Un objectif atteint sur quatre.
Le nombre de primes a effectivement baissé de 13,5 % depuis 2015. C'est réel, c'est mesurable, et il serait malhonnête de le nier. Les autres objectifs, en revanche, ne sont pas atteints. L'harmonisation reste inachevée, la transparence interministérielle défaillante, la lisibilité pour l'agent toujours théorique.
Le plus instructif tient à la mécanique du surcoût, et elle mérite qu'on s'y arrête.
Faire converger des régimes hétérogènes suppose de choisir un niveau commun. L'État a choisi de l'assortir d'une garantie de maintien de rémunération : personne ne perd. Il a par ailleurs consenti des rattrapages indemnitaires aux ministères les moins bien dotés. Autrement dit, l'alignement s'est fait par le haut, systématiquement.
Simplifier a donc coûté cher. Non pas malgré la réforme, mais par sa méthode même.
Ce que les inspections mettent sur la table
Les deux inspections ne se contentent pas du constat. Elles avancent des préconisations concrètes, et leur lecture est éclairante sur l'état réel du pilotage.
Elles recommandent d'instaurer la transparence entre directions des ressources humaines ministérielles sur les montants médians de Rifseep, ce qui suppose qu'aujourd'hui, un ministère ignore largement ce que verse son voisin. Elles proposent d'établir pour chaque agent un bulletin social individuel annuel détaillant les composantes de sa rémunération. Elles appellent à parachever la modernisation du régime indemnitaire, de préférence dans le cadre du Rifseep plutôt qu'en multipliant les dispositifs parallèles.
Elles demandent surtout de formaliser un cadre stratégique interministériel en matière indemnitaire, inscrit dans la stratégie pluriannuelle de la fonction publique de l'État. Et de se doter d'outils de pilotage ministériels et interministériels capables de maîtriser les coûts associés.
Dernière recommandation, la plus directe : réduire le flux et le stock de primes.
Onze ans après le lancement de la démarche, il faut donc encore expliquer à l'administration qu'elle doit savoir combien elle dépense, en informer ses agents, et arrêter d'empiler.
Le rapport n'accuse personne. Il constate. Mais quand un État qui cherche partout des économies laisse filer de 61,8 % un poste de dépense qu'il avait lui-même décidé de rationaliser, la question du pilotage n'est plus technique.
Elle est politique.
(Crédit photo : LP/Olivier Boitet)

