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Au delà du récif

Moins de gaspillage, moins de pénuries

1 septembre 2026 à 10:00
6 min de lecture
Moins de gaspillage, moins de pénuries

Résumé IA

Huit mille tonnes de médicaments sont rapportées chaque année en pharmacie en France, tandis que des pénuries persistent. L'ANSM lance une expérimentation avec quatorze laboratoires pour vérifier si la durée de conservation de certains médicaments courants comme le paracétamol peut être prolongée au-delà de deux à trois ans.

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Huit mille tonnes de médicaments rapportés en pharmacie en un an. Et dans le même temps, des rayons vides et des patients qui courent d'officine en officine.

Le paradoxe est français, et il a assez duré.

Un chantier de cinq ans, mené par des laboratoires français

Il y a des réformes qui coûtent des milliards et ne changent rien. Et il y a celles qui ne coûtent presque rien et pourraient tout changer.

Celle-ci appartient à la seconde catégorie.

Le 27 août, l'Agence nationale de sécurité du médicament a lancé un chantier au nom presque naïf : « Longue vie aux médicaments ». Derrière l'intitulé, une question que des millions de Français se posent chaque fois qu'ils vident leur armoire à pharmacie : ces boîtes que l'on jette, sont-elles vraiment devenues inutiles ?

Quatorze laboratoires ont accepté de chercher la réponse. Essentiellement des industriels français, fabricants de génériques. Le point mérite d'être souligné à l'heure où l'on ne parle que de dépendance sanitaire et de délocalisation des principes actifs.

Soixante-treize médicaments sont sur la table. Du paracétamol, Dafalgan, Efferalgan, Doliprane, mais aussi de l'amoxicilline, de la lévothyroxine, de la mélatonine, du lithium. Autrement dit : les traitements les plus banals, ceux qui dorment dans toutes les salles de bain de France.

Aujourd'hui, la plupart de ces produits affichent une conservation de deux à trois ans. Moins de 10 % atteignent cinq ans. L'ANSM veut savoir si ce plafond relève de la réalité chimique ou d'une simple habitude industrielle.

Les projections initiales sont parlantes : 47 des 73 médicaments pourraient dépasser les quatre ans.

Le protocole n'a rien d'improvisé. Valérie Salomon, directrice des métiers scientifiques de l'agence, décrit des tests menés à température et humidité constantes, destinés à vérifier que la quantité de principes actifs ne bouge pas et qu'aucune dégradation physique ou chimique n'apparaît sur la durée.

Rien ne sera accordé d'office. Chaque prolongation devra être démontrée par des données de stabilité, puis validée par une modification de l'autorisation de mise sur le marché. L'agence fera le point chaque année.

C'est long. C'est fastidieux. C'est exactement ce qu'on attend d'une autorité sanitaire sérieuse.

Le gaspillage, un scandale à 500 millions d'euros

Les chiffres, eux, n'ont pas besoin d'être commentés longtemps.

Plus de 8 000 tonnes de médicaments collectées en 2025. Coût pour l'Assurance maladie : plus de 500 millions d'euros. Un demi-milliard d'euros de cotisations transformé en déchets à traiter.

Le professeur Milou-Daniel Drici, pharmacologue à l'université de Nice et expert auprès de l'ANSM, ne s'embarrasse pas de circonvolutions. Il parle de bon sens écologique et rappelle une évidence trop souvent oubliée : ces médicaments sont remboursés par la solidarité nationale, donc par nos cotisations.

Voilà une écologie que l'on peut défendre sans rougir. Pas celle des slogans et des sermons. Celle qui consiste à ne pas détruire ce qui fonctionne encore.

Car chaque boîte jetée, c'est une chaîne entière mobilisée pour rien : fabrication, conditionnement, transport, puis élimination. Le système de santé français pèse plus de 8 % des émissions nationales de gaz à effet de serre, près de 50 millions de tonnes équivalent CO₂. Les médicaments et dispositifs médicaux en représentent 55 %, selon les données citées par l'agence.

Et à la maison ? En 2024, on estimait à 9 960 tonnes les médicaments non utilisés stockés dans les foyers français. Cyclamed en a récupéré 7 795, soit 77 %. Un taux honorable. 81 % des personnes interrogées déclaraient rapporter leurs boîtes en pharmacie.

Les Français font donc leur part. Reste à ce que le système fasse la sienne.

Il y a un dernier argument, et il n'est pas mineur : la pénurie. Drici le dit sans détour, allonger les durées de conservation permettrait de mieux gérer, ou du moins de limiter, les ruptures de stock auxquelles l'ANSM est confrontée en permanence. Ceux qui ont cherché en vain leur traitement de fond dans trois officines successives comprendront.

Attention : la date de péremption n'est pas une lubie administrative

Reste le piège. Et il faut être clair, car la tentation existe déjà.

Le professeur Drici met explicitement en garde contre l'idée de devancer les résultats des études en consommant dès aujourd'hui n'importe quel médicament périmé.

La tolérance dont il parle est étroite et conditionnelle. Elle ne concerne que les comprimés, conservés dans leur emballage d'origine, dans une atmosphère sèche, sombre et tempérée. Il insiste sur ce point : surtout pas l'armoire de la salle de bain, où la chaleur humide fait des ravages. Dans ces conditions, quelques semaines à quelques mois de dépassement sont envisageables.

Il s'appuie sur un précédent américain. Les stocks stratégiques constitués outre-Atlantique en prévision d'un risque biologique ont été évalués : en moyenne, cinq ans après la date de péremption, plus de 80 % des médicaments conservaient leur efficacité. Pour un comprimé de Doliprane, résume-t-il, il n'y a pas de danger.

Mais la frontière est nette. Sirops, collyres, pommades, formes liquides : exclus. Ces produits contiennent des conservateurs qui, eux, se dégradent.

Et surtout : cette souplesse ne vaut que pour des médicaments d'usage courant. Ni les anticancéreux, ni les traitements du VIH. Sur ce terrain, la date imprimée est une frontière, pas une indication.

Une date de péremption n'est pas un caprice réglementaire. Elle repose sur des études de stabilité qui garantissent que le produit reste efficace et sûr pendant toute la période annoncée. Ce que l'ANSM entreprend, ce n'est pas de l'effacer c'est de vérifier si elle a été fixée trop bas.

Ce que dit vraiment cette réforme

On pourrait balayer le sujet d'un revers de main. Une étude technique, cinq ans de tests, quelques lignes dans un rapport.

Ce serait passer à côté de l'essentiel.

Ce chantier acte une idée simple, presque désuète : le médicament est une ressource, pas un consommable jetable. Une ressource produite, financée collectivement, parfois rare. La traiter comme telle relève moins de l'idéologie que de la rigueur élémentaire.

Pas de renoncement sur la sécurité. Pas de dogme. Juste la volonté de produire moins inutilement, de jeter moins, et de garder les traitements disponibles quand les patients en ont besoin.

Une évolution discrète. Mais dans un pays qui a pris l'habitude de gaspiller sans compter et de s'en excuser ensuite, c'est déjà beaucoup.

(Crédit photo : BELPRESS/MAXPPP)