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Mémoire

10 346 voitures brûlées en trois semaines

27 octobre 2026 à 17:00
5 min de lecture
10 346 voitures brûlées en trois semaines

Résumé IA

En novembre 2005, la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois déclenche trois semaines d'émeutes urbaines à travers la France. Le bilan s'élève à 10 346 véhicules incendiés et 233 bâtiments publics endommagés, poussant le gouvernement à décréter l'état d'urgence.

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Il y a vingt et un ans, presque jour pour jour, Clichy-sous-Bois s’embrasait.
Trois semaines plus tard, plus de dix mille véhicules avaient brûlé et l’État avait dû recourir à l’état d’urgence.

Clichy-sous-Bois, l’étincelle

Jeudi 27 octobre 2005, fin d’après-midi. Une bande de copains termine une partie de football à Livry-Gargan, à deux pas de Clichy-sous-Bois. C’est le ramadan, l’heure de l’iftar approche.

Sur le chemin du retour, plusieurs d’entre eux passent par un chantier de logements sociaux. Depuis sa fenêtre, un employé de funérarium les observe. L’un d’eux semble faire le guet. Il appelle la police.

Une voiture de la BAC arrive dix minutes plus tard, puis d’autres. Les adolescents détalent. Aucun n’a ses papiers sur lui, et Zyed, 17 ans, arrivé de Tunisie quatre ans plus tôt, redoute la réaction de son père s’il se fait contrôler.

Avec Bouna Traoré et Muhittin Altun, il traverse un petit bois et escalade la clôture de trois mètres d’un site EDF. Les panneaux à tête de mort sont là. Ils ne les voient pas.

17h32. Un policier les aperçoit entrer et lance à la radio une phrase qui pèsera lourd des années plus tard : « S’ils rentrent sur le site EDF, je ne donne pas cher de leur peau. »

À 18h12, un arc électrique se forme. Zyed et Bouna meurent sur le coup. Muhittin, grièvement brûlé, parvient à s’extraire et à donner l’alerte.

Le procureur de Bobigny, François Molins, affirmera que les trois jeunes, inconnus des services de police, se sont crus poursuivis alors qu’ils ne l’étaient pas. La rumeur, elle, a déjà fait son œuvre.

Dès 19 heures, les premiers heurts éclatent au Chêne-Pointu. Voitures de police et camions de pompiers caillassés, mairie, caserne et commissariat attaqués, une école maternelle saccagée. Un camion de CRS essuie même un tir à balle réelle. France 3 parle de « guérilla urbaine ».

De la Seine-Saint-Denis à toute la France

Le dimanche 30 octobre, une grenade lacrymogène explose à soixante centimètres de l’entrée de la mosquée Bilal, en pleine Nuit du destin, alors que des pierres pleuvent sur les forces de l’ordre aux alentours. La panique gagne les fidèles. La tension, elle, ne retombe plus.

Montfermeil, Bondy, Sevran, Aulnay-sous-Bois. Puis Rouen, Lyon, Lille, Toulouse, Strasbourg, Bordeaux. Les pires violences urbaines depuis Mai 68.

Ce ne sont plus des échauffourées. À Evreux, des pompiers appelés pour un simple feu de voiture tombent dans un guet-apens : des jeunes surgissent des halls armés de pelles, de pioches, de battes de baseball. L’affrontement dure une heure et demie. « C’était la guerre », résume un sapeur-pompier.

À Grigny, trente policiers sont blessés en une seule nuit, certains par des cartouches de fusil de chasse. Un gardien de la paix de Seine-Saint-Denis décrit des émeutiers qui reviennent sans cesse à la charge, avec barricades et cocktails Molotov, visiblement préparés depuis la journée.

Et puis il y a les morts. À Besançon, un gardien d’immeuble périt asphyxié en tentant d’éteindre des voitures incendiées dans un hall. À Trappes, un gardien de lycée est intoxiqué par les fumées d’un véhicule en flammes. À Épinay-sur-Seine, un retraité qui voulait éteindre un feu de poubelles est frappé par un émeutier. Trois citoyens ordinaires, tués pour avoir voulu protéger leur quartier.

Les écoles, les gymnases, les médiathèques, les agences ANPE brûlent. À Auby, petite commune du bassin minier, la médiathèque est entièrement détruite. Ce sont les équipements des habitants eux-mêmes qui partent en fumée.

Face au discours de l’excuse, plusieurs responsables tiennent bon. Roger Karoutchi dénonce une minorité de délinquants qui terrorise les quartiers pour protéger ses trafics. Michèle Alliot-Marie évoque, elle aussi, ceux qui n’ont aucun intérêt au retour de l’ordre.

Les Renseignements généraux, de leur côté, décrivent une insurrection non organisée, sans leader ni programme. À gauche, on parle de discriminations, de ségrégation, de subventions en baisse. Nicolas Sarkozy, qui avait promis quelques jours plus tôt à Argenteuil de débarrasser les habitants de la « racaille », est qualifié de « ministre-pyromane » par Arnaud Montebourg. Il ne cède pas.

L’état d’urgence, le retour de l’ordre

Nuit du 7 au 8 novembre : 1 408 voitures brûlées dans 395 communes. Le record de ces trois semaines.

Le gouvernement décrète alors l’état d’urgence. Vingt-cinq départements sont concernés, les préfets peuvent instaurer le couvre-feu. Dominique de Villepin parle d’une thérapie « de choc » et l’assume devant l’Assemblée nationale, en annonçant parallèlement 20 000 contrats aidés pour les quartiers difficiles.

Les violences continuent encore quelques nuits. Un bus incendié à Cléon, une voiture calcinée jetée dans les escaliers du métro à Toulouse.

Le 14 novembre, Jacques Chirac prend enfin la parole. Les événements sont « graves », dit-il, et révèlent « une crise de sens, une crise de repères, une crise d’identité ».

Trois jours plus tard, au matin du 17 novembre, quatre-vingt-dix-huit voitures brûlées dans la nuit seront les dernières. Les forces de l’ordre, éprouvées, ont gardé leur sang-froid.

Le bilan est lourd. 10 346 véhicules incendiés, 233 bâtiments publics détruits ou endommagés, 5 643 gardes à vue et 1 328 personnes écrouées, selon le décompte du Nouvel Obs.

Dix ans plus tard, deux policiers seront jugés pour non-assistance à personne en danger dans l’affaire de Zyed et Bouna. Ils seront relaxés.

Vingt et un ans ont passé. Les noms de Clichy-sous-Bois, d’Evreux ou de Grigny rappellent qu’en novembre 2005, il a fallu l’état d’urgence pour que la loi de la République reprenne le dessus dans une partie du territoire national.

(Crédit photo : Philippe Huguen-AFP)