Le geste d'apaisement de Takaichi n'a servi à rien

Elle n'a pas franchi les portes du sanctuaire. Cela n'a rien changé à la colère de Pékin.
Une abstention qui ne suffit jamais
Samedi, jour du 81e anniversaire de la reddition japonaise, Sanae Takaichi n'est pas allée à Yasukuni. Encore une fois.
La première ministre japonaise s'en est abstenue, comme elle l'avait déjà fait en octobre 2025, lors de la commémoration du premier jour de la fête d'automne du sanctuaire, quelques semaines avant de prendre ses fonctions. Avant cela, elle s'y rendait régulièrement. Le calcul est donc lisible : la responsabilité de la fonction a pris le pas sur l'habitude personnelle.
On pourrait croire l'affaire close. Elle ne l'est pas. Le sanctuaire shinto de Yasukuni est dédié aux quelque 2,5 millions de soldats morts dans les conflits menés par le Japon. Parmi eux figurent des criminels de guerre reconnus coupables d'exactions commises dans les années 1930 et 1940. C'est ce point précis, et lui seul, qui alimente depuis des décennies les protestations de la Chine et de la Corée du Sud, deux pays occupés par le Japon à la fin de l'ère impériale.
Pour ces voisins, les déplacements de responsables politiques sur le site et l'existence même du sanctuaire, considéré comme un symbole du passé militariste nippon, démontrent l'incapacité du pays à expier les atrocités commises par ses forces armées avant et pendant la Seconde Guerre mondiale.
Le précédent est connu. En 2013, la visite de Shinzo Abe, alors en fonction et mentor politique de l'actuelle première ministre, avait provoqué des réactions courroucées à Pékin comme à Séoul.
Douze ans plus tard, le scénario se rejoue. Sans la visite.
Koizumi, lui, y est allé
Contrairement à Sanae Takaichi, le ministre de la Défense Shinjiro Koizumi s'est rendu sur place pour marquer l'anniversaire de la reddition. Ce n'est pas une première : il a souvent visité le sanctuaire, y compris en tant que ministre.
En quittant les lieux, il n'a pas répondu aux journalistes. Il s'est exprimé ailleurs, et autrement. Sur Instagram, il a assuré n'avoir voulu qu'offrir ses :
sincères condoléances aux esprits héroïques qui ont sacrifié leurs précieuses vies pour la Nation.
La formulation est directe, assumée, et elle mérite d'être lue jusqu'au bout, car le même message contient une seconde partie que les commentaires officiels chinois ont soigneusement ignorée.
Parallèlement à notre engagement à renoncer à la guerre, j'ai réaffirmé notre détermination à continuer d'assumer notre responsabilité de préserver la voie empruntée par le Japon après la guerre en tant que nation pacifique, a-t-il certifié.
Renoncer à la guerre. Nation pacifique. Les mots sont écrits noir sur blanc, par le ministre de la Défense d'une démocratie alliée des Occidentaux, le jour même où on l'accuse de nostalgie impériale.
Quant à la première ministre, des médias locaux rapportent qu'elle a envoyé une offrande au sanctuaire, comme elle l'avait déjà fait en avril. Là encore, rien d'inédit : d'autres chefs de gouvernement japonais avaient procédé ainsi avant elle. La pratique est ancienne, connue, documentée.
Pékin condamne, et accuse
La réaction chinoise n'a pas tardé. Samedi, le ministère des Affaires étrangères chinois a déclaré « fermement condamner » l'offrande de Sanae Takaichi ainsi que la visite de ministres au sanctuaire. Autrement dit : le geste d'abstention de la cheffe du gouvernement n'a acheté aucune détente. Il n'a même pas été relevé.
Ce détail en dit long sur la mécanique en cours. Ces dernières semaines, Pékin a multiplié les accusations de « militarisme » contre le Japon. La veille du 15 août, le colonel Chen Xi, porte-parole du ministère chinois de la Défense, avait appelé Tokyo à :
mener une réflexion sur lui-même, reconnaître et expier ses crimes, adhérer à l'ordre international post-guerre et arrêter ses dangereuses manœuvres de remilitarisation.
Il faut peser cette phrase. Elle émane du porte-parole militaire d'un régime qui construit des îles artificielles en mer de Chine méridionale, qui fait pression quotidiennement sur Taïwan, qui envoie ses garde-côtes dans les eaux territoriales japonaises autour des Senkaku, et qui affiche la progression de budget militaire la plus rapide de la planète. C'est ce pays-là qui reproche au Japon de se remilitariser et lui demande d'« adhérer à l'ordre international post-guerre ».
L'ironie n'échappera à personne. Sur le fond, la question mémorielle japonaise est réelle et elle appartient au Japon. Le débat sur Yasukuni traverse la société nippone elle-même, entre familles endeuillées, autorités religieuses shinto et responsables politiques. Personne ne conteste sérieusement la gravité de ce qui fut commis en Asie entre 1931 et 1945.
Mais il y a une différence entre un travail de mémoire et un instrument diplomatique permanent.
Depuis des décennies, Pékin ressort le dossier au moment opportun : quand Tokyo renforce son alliance avec Washington, quand le Japon augmente ses crédits de défense, quand une première ministre jugée « ultranationaliste » arrive aux affaires. La chronologie n'est jamais neutre.
Sanae Takaichi, connue pour ses positions nationalistes affirmées, aurait pu s'y rendre. Elle ne l'a pas fait. Deux fois de suite.
Elle a donc arbitré en faveur de la retenue diplomatique et cette retenue lui a valu une condamnation formelle malgré tout.
C'est peut-être là l'enseignement principal de ce 15 août 2026. Un pays souverain, démocratique, allié, peut faire un pas de côté sur un sujet mémoriel qui lui appartient : il sera de toute façon sommé de s'excuser davantage.
À un moment, il faudra dire que le problème n'est plus tout à fait le sanctuaire.
(Crédit photo : Manami Yamada / REUTERS)

