Nickel calédonien : le rebond des cours relance la bataille pour la souveraineté minière

Le marché du nickel donne enfin quelques signes d’amélioration après plusieurs années de crise. Mais en Nouvelle-Calédonie, le redressement de la filière s’accompagne désormais d’une autre question stratégique : qui contrôlera demain les trois grandes usines métallurgiques du territoire ?
KNS, Prony Resources et désormais la SLN font toutes l’objet de discussions avec des investisseurs étrangers. Une situation qui remet au premier plan la question de la souveraineté minière et industrielle de la Nouvelle-Calédonie, au moment même où l’Indonésie renforce son contrôle sur sa propre production.
Le nickel rebondit après deux années de surproduction
Le changement est venu une nouvelle fois d’Indonésie. Premier producteur mondial de nickel, le pays avait largement contribué à l’effondrement des cours en augmentant massivement sa production ces dernières années.
Jakarta a changé de stratégie fin 2025. Pour 2026, les autorités ont ramené les quotas de production de minerai à environ 260 à 270 millions de tonnes, contre 379 millions de tonnes autorisées en 2025.
Cette décision a rapidement fait réagir le marché. Le nickel, tombé à environ 14 200 dollars la tonne à la mi-décembre 2025, a dépassé 18 900 dollars en janvier avant d’atteindre 20 000 dollars la tonne en mai, son plus haut niveau depuis deux ans.
La situation s’est depuis détendue. À la mi-août, le nickel évolue de nouveau autour de 16 800 dollars la tonne sur le London Metal Exchange, les marchés anticipant notamment un possible assouplissement de certains quotas indonésiens. Le rebond existe donc, mais il reste fragile et particulièrement volatil.
Le rapport de force mondial pourrait néanmoins évoluer. En avril, l’International Nickel Study Group estimait désormais que le marché mondial pourrait connaître un déficit d’environ 32 000 tonnes en 2026, après un surplus estimé à 283 000 tonnes l’année précédente.
La SLN vise toujours une remontée de sa production
À Doniambo, la Société Le Nickel a engagé une remontée progressive de sa production après l’effondrement provoqué notamment par les violences de 2024 et les difficultés d’accès à plusieurs centres miniers de la côte Est.
Après seulement 32 000 tonnes de ferronickel produites en 2024, la SLN est remontée à environ 36 000 tonnes en 2025. En janvier, la direction avait fixé un objectif de 43 000 tonnes en 2026. Quelques mois plus tard, elle évoquait plus prudemment une production proche de 40 000 tonnes, en fonction notamment de la réouverture des centres miniers.
L’entreprise estime pouvoir retrouver une rentabilité autour de 2029-2030, mais plusieurs conditions restent indispensables : amélioration des teneurs du minerai, retour de l’activité sur la côte Est et surtout réduction du coût de l’énergie. La direction estime qu’un soutien durable de l’État sur ce dernier poste reste nécessaire.
La SLN bénéficie déjà d’un dispositif de financement public pouvant atteindre 240 millions d’euros, destiné à accompagner sa montée en puissance et à sécuriser son activité.
KNS : l’offre chinoise de Lygend toujours sur la table
Dans le Nord, le dossier est beaucoup plus incertain.
L’usine de Koniambo est à l’arrêt depuis 2024 après la décision de Glencore de céder ses 49 % du capital de KNS. Après deux années de recherches, une offre formelle a finalement été déposée en mars 2026 par le groupe chinois Lygend Resources & Technology.
Le dossier est toujours à l’étude. Selon les dernières informations disponibles début août, un ou deux autres groupes auraient également manifesté un intérêt, tandis que la SMSP étudie parallèlement différentes solutions permettant d’organiser la sortie de Glencore.
Quelques premiers rapprochements industriels ont néanmoins été engagés. En mai, environ 42 000 tonnes de charbon stockées à KNS ont été transférées vers la SLN. Doniambo envisage également d’utiliser une partie des quelque 200 000 tonnes de minerai déjà extraites et stockées sur le site de Vavouto, même si KNS insiste sur le fait qu’aucune relance minière n’a encore été décidée.
Prony Resources : le dossier NBM est le plus avancé
Dans le Grand Sud, les discussions avec New Battery Metals (NBM) sont beaucoup plus avancées.
Le consortium souhaite reprendre jusqu’à 74 % du capital de Prony Resources, actuellement placé dans une fiducie destinée à sécuriser les financements accordés par l’État. Les négociations doivent se poursuivre avec une offre actualisée de NBM.
Le candidat repreneur a notamment fait de la possibilité d’exporter une partie du minerai brut une condition de son projet industriel. Le Congrès a ouvert cette possibilité au printemps, et le recours engagé par la province Nord contre cette évolution a été écarté par le Conseil constitutionnel en juillet. NBM envisageait notamment l’exportation de deux à trois millions de tonnes de minerai.
Dans le même temps, les performances industrielles de Prony Resources se sont améliorées. L’usine a produit environ 36 000 tonnes de nickel contenu en 2025, tandis que son plan industriel vise progressivement une production pouvant atteindre 45 000 tonnes annuelles à l’horizon 2028.
La SLN intéresse désormais l’Indien Jindal Stainless
La principale nouveauté concerne toutefois la SLN.
Alors qu’Eramet a engagé une revue stratégique de plusieurs de ses actifs, l’industriel indien Jindal Stainless Limited (JSL) s’est manifesté pour étudier une prise de participation dans la Société Le Nickel.
Selon les informations communiquées début août par la mission interministérielle chargée du dossier calédonien, Jindal est à ce stade le premier industriel à avoir officiellement manifesté son intérêt et doit travailler à la présentation d’une offre structurée. Le ministère français de l’Économie a également encouragé l’ouverture des discussions.
L’arrivée d’un spécialiste mondial de l’acier inoxydable n’aurait rien d’anodin : le ferronickel produit à Doniambo constitue précisément une matière première utilisée par cette industrie.
Trois usines, trois investisseurs étrangers
La photographie de la filière calédonienne est donc inédite.
Lygend, groupe chinois, étudie KNS. New Battery Metals, soutenu par des capitaux du Golfe, négocie la reprise de Prony Resources. Et Jindal Stainless, groupe indien, s’intéresse désormais à la SLN.
Après des années durant lesquelles la principale inquiétude consistait à savoir si les usines allaient simplement survivre, une nouvelle interrogation apparaît : dans quelles conditions la Nouvelle-Calédonie doit-elle ouvrir son industrie stratégique aux capitaux étrangers ?
La question dépasse la seule origine des investisseurs. Elle concerne le maintien de l’activité métallurgique locale, les emplois, les volumes de minerai exportés, les investissements, les débouchés commerciaux et la maîtrise à long terme de l’une des principales richesses naturelles du territoire.
L’État conserve d’ailleurs un levier. Les investissements étrangers dans des actifs considérés comme stratégiques peuvent faire l’objet d’un contrôle, dispositif que la mission interministérielle considère également applicable en Nouvelle-Calédonie.
L’Indonésie pousse encore plus loin sa souveraineté sur le nickel
Le contraste avec l’Indonésie est particulièrement instructif.
Après avoir utilisé les quotas pour peser sur la production mondiale, Jakarta veut désormais aller plus loin. Le président Prabowo Subianto a annoncé le 14 août la création d’une bourse nationale des matières premières stratégiques, qui doit notamment permettre à l’Indonésie de développer ses propres prix de référence pour le nickel, l’étain et l’or à partir de 2027.
La logique est claire : transformer la puissance minière du pays en puissance économique et commerciale.
Pour la Nouvelle-Calédonie, qui possède elle aussi une ressource stratégique mais dont les trois principaux outils métallurgiques cherchent aujourd’hui des partenaires, le débat ne peut donc plus se limiter au seul cours du nickel.
Le rebond du marché offre une fenêtre d’opportunité. Mais après plusieurs années de crise, la véritable bataille pourrait désormais porter sur la maîtrise de la chaîne de valeur : qui extrait le minerai, qui le transforme, qui le finance et surtout qui décide de sa destination.
