Ce génie français vous fait passer pour un cancre

Trente-neuf ans auront suffi. Trente-neuf ans pour renverser les mathématiques, fonder la physique expérimentale française, inventer la machine à calculer et écrire quelques-unes des plus belles pages de notre langue.
Le 19 août 1662, la France perdait le plus vertigineux de ses génies. Trois siècles et demi plus tard, elle ne sait toujours pas très bien quoi en faire.
Un enfant sans école, un génie sans maître
Blaise Pascal naît le 19 juin 1623 à Clermont, en Auvergne. Il meurt le 19 août 1662 à Paris, épuisé, malade, à trente-neuf ans.
Entre les deux dates, une trajectoire que l'on croirait inventée.
Voici le détail que l'on devrait afficher dans toutes les salles de classe de France : Pascal n'a jamais fréquenté d'école ni d'université. Pas un jour. Pas une heure.
Son père se charge de tout. Il l'entoure des meilleurs savants de son temps, qui lui tiennent lieu de maîtres, et lui impose une méthode simple : découvrir et inventer plutôt que répéter.
Le résultat parle de lui-même.
Très jeune, l'enfant montre des dispositions exceptionnelles pour les mathématiques, sans jamais abandonner l'enseignement classique des humanités. Latin, grec, rhétorique : la formation complète de l'honnête homme.
Adolescent, il rédige un traité de géométrie projective.
À dix-neuf ans, il invente la première machine à calculer, la pascaline, ancêtre direct de nos ordinateurs. On répétera cette phrase autant qu'il le faudra : le premier calculateur mécanique de l'histoire est français, et son auteur n'avait pas encore vingt ans.
Il concevra également les premiers omnibus, ces carrosses à cinq sols qui préfigurent nos transports en commun. Le génie théorique doublé du sens pratique. Une combinaison très française, longtemps.
Du vide à la probabilité : la science comme conquête
En 1647, Pascal publie un traité sur le vide, fruit d'expériences menées sur la pression atmosphérique. Il applique alors ses connaissances mathématiques à la physique, et fait basculer un débat qui empoisonnait la scolastique depuis des siècles.
Sept ans plus tard, en 1654, il étudie le triangle arithmétique.
Et il s'attaque au fameux « problème des partis », cette question de partage des mises dans les jeux de hasard sur laquelle butaient les meilleurs esprits.
Ce que Pascal ouvre là, il ne le mesure sans doute pas entièrement : le calcul des probabilités. Toute l'économie moderne, l'assurance, la statistique sociale, la théorie de la décision en descendent directement.
Un problème de joueurs de dés, transformé en fondement des sciences économiques et sociales contemporaines.
Reste la question que l'on aime poser aux esprits religieux pour les prendre en défaut : comment un homme de foi peut-il faire de la science ?
Chez Pascal, la réponse est nette et sans détour.
L'éditeur Jean Mesnard le rappelle : pour Pascal, la foi n'a pas à intervenir dans le domaine de la science. Le savant ne relève pas du théologien.
Mieux : Pascal ne craint pas de défendre Galilée, à une époque où l'exercice n'était pas sans risque.
Sa formule tranche le débat :
Ce qui est scientifique ne peut pas être de foi.
Voilà pour ceux qui, aujourd'hui encore, prétendent que la tradition catholique française aurait été un obstacle à la raison. Le plus grand physicien de son siècle, croyant fervent, avait posé la distinction avec une clarté que beaucoup de nos contemporains lui envieraient.
Port-Royal, les Pensées et le vertige qu'on n'enseigne plus
À partir de 1655, Pascal se retire à l'abbaye de Port-Royal des Champs, foyer du jansénisme, courant théologique catholique inspiré de saint Augustin.
Sa vocation religieuse, qu'il tient pour un choix décisif, provoque une coupure dans ses recherches scientifiques.
Il les néglige. Volontairement. Il s'engage vers ce qu'il considère comme l'essentiel : la théologie.
De cette période naissent Les Provinciales (1656-1657), avec lesquelles il forge tout simplement la littérature polémique française. Le pamphlet moderne, l'ironie assassine, l'argument porté comme une lame : tout est déjà là.
Puis viennent Les Pensées (1670), publiées après sa mort.
Il y affronte les grandes questions existentielles. La foi. La vanité. L'immortalité de l'âme. La place de l'homme dans le monde. Et surtout cette opposition devenue proverbiale entre la raison et le cœur.
Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point.
On cite la phrase partout, souvent de travers, généralement sans l'avoir lue.
Car il y a une ironie cruelle dans le destin scolaire de Pascal. L'homme qui a contribué à fixer la langue française, qui écrit dans une prose incomparable sur la condition humaine, sa liberté et sa finitude, est devenu le cauchemar des collégiens.
Ses écrits spirituels et mystiques sont aux antipodes des préoccupations contemporaines. C'est précisément ce qui les rend indispensables.
Une époque obsédée par le confort immédiat et le ressenti individuel n'a évidemment aucun goût pour un auteur qui rappelle à l'homme sa fragilité, ses limites et sa grandeur dans le même mouvement.
Pascal ne console pas. Il interpelle.
Il brise les cadres de la pensée théologique de son temps par un questionnement qui, quatre siècles plus tard, n'a rien perdu de son tranchant.
Géomètre, physicien, penseur, théologien : ce pendule oscillant entre science et religion n'est pas un homme contradictoire. C'est un homme complet.
Malade depuis des années, il s'éteint le 19 août 1662.
Une météorite dans l'histoire de la pensée, selon la formule consacrée. Une œuvre prodigieusement féconde, dans les sciences comme dans la philosophie, laissée par un homme mort à l'âge où beaucoup commencent à peine.
La France a produit peu de figures aussi totales. Elle ferait bien de s'en souvenir autrement qu'à travers une citation tronquée et un exercice de dissertation redouté.
Le patrimoine intellectuel ne s'entretient pas tout seul.
Il se transmet, ou il se perd.
(Crédit photo : D.R)

