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Mémoire

Il a créé une industrie et n'en a rien gardé

27 août 2026 à 17:00
5 min de lecture
Il a créé une industrie et n'en a rien gardé

Résumé IA

Le 27 août 1859, Edwin L. Drake fore le premier puits de pétrole à Titusville, en Pennsylvanie, après des années de moqueries. Sa technique de tubage, toujours utilisée, fait doubler la production mondiale. Pionnier oublié, il meurt pauvre en 1880, sans brevets ni fortune.

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Il y a des dates qu'on célèbre à tort et d'autres qu'on oublie à tort. Celle-ci appartient à la seconde catégorie.

Le 27 août 1859, un homme que tout le monde prenait pour un illuminé a percé le sol de Pennsylvanie et fait basculer l'histoire économique du monde.

Un bourlingueur contre le mur des sachants

Avant d'être une industrie, le pétrole fut un remède.

Pendant la plus grande partie du XIXᵉ siècle, on l'utilise essentiellement comme médicament. Pour le récolter, on creuse des tranchées à même le sol, là où le liquide suinte naturellement, et en quantités dérisoires. Un fermier de Titusville, en Pennsylvanie, en éponge ainsi vingt à trente barils par an, bon an mal an. Ses voisins l'imitent. Ils y voient une source de revenus plus sûre que l'élevage.

Le monde, pendant ce temps, s'éclaire mal.

L'huile de baleine ne suffit plus. Le kérosène tiré du charbon non plus. La demande explose, l'offre plafonne, et personne ne voit d'où viendra la solution.

Des investisseurs, eux, la pressentent. Ils achètent des milliers d'hectares dans la région, à tout hasard. Parmi eux, un certain George Bissell, fondateur de la Seneca Oil Company. Son intuition est simple et redoutable : transformer le brut en kérosène. Le produit est déjà très demandé pour alimenter les lampes à pétrole. Il le sera bientôt pour les automobiles.

Reste un détail. Il faut du pétrole.

Bissell embauche pour cela un homme au parcours improbable : Edwin L. Drake, trente-neuf ans, ancien conducteur de train, ayant à peu près tout fait dans la vie. Sa mission consiste à repérer les zones de suintement.

C'est un échec quasi complet. Le terrain de Bissell ne vaut rien.

Les deux hommes auraient pu s'arrêter là. C'est ce que font les gens raisonnables. Ils passent au contraire des heures à chercher une méthode pour aller chercher l'or noir sous terre, et non plus à sa surface.

Drake finit par formuler l'idée : pourquoi ne pas forer, exactement comme le font les exploitants de saumure ?

L'idée n'est pas entièrement neuve. On l'a déjà appliquée en Roumanie, en Allemagne, dans le Caucase, jusqu'au Canada. Elle n'en reste pas moins, aux yeux des habitants de Titusville, parfaitement grotesque.

Bissell, en désespoir de cause, donne son feu vert.

Vingt et un mètres pour changer le monde

Drake s'installe à Titusville en 1857. On raconte que c'est à ce moment-là qu'il se pare du titre de « colonel », qu'il n'a jamais porté, pour en imposer à une population qui le regarde de haut.

La méthode, dans une époque où l'on ne demande d'autorisation à personne, est efficace.

Il engage « l'oncle Billy Smith », spécialiste des puits de saumure, et lui confie une mission démesurée : creuser dans le champ d'Oil Creek. Une machine à vapeur entraîne la foreuse, un trépan suspendu à un câble.

Le puits n'a pas atteint cinq mètres qu'il s'effondre.

Tout est à refaire. En ville, on se tord de rire. On l'a surnommé « Crazy Drake ».

Voilà précisément l'instant où la plupart des hommes abandonnent, se déclarent victimes des circonstances et demandent réparation à quelqu'un. Drake, lui, invente.

Pour se prémunir des effondrements, il conçoit la colonne montante de tubage. Le trépan creuse à l'intérieur de tubes creux qui s'ajoutent les uns aux autres à mesure que le forage progresse. Le procédé bloque au passage les infiltrations d'eau.

Il est toujours utilisé aujourd'hui. Partout.

Jusqu'à dix mètres, tout va bien. Le trépan bute alors sur une couche rocheuse. La progression tombe à un mètre par jour. Puis l'argent manque, et les opérations traînent.

Le 27 août 1859, le puits atteint vingt et un mètres.

Toujours rien.

À la tombée du jour, les ouvriers rentrent. Ils ignorent que, durant la nuit, le pétrole commence à suinter au fond du trou. Ce n'est qu'au matin du 28 août, en reprenant le travail, qu'ils découvrent le liquide noir et visqueux.

Drake accourt, fou de joie.

Il a réussi. Contre les experts, contre les rieurs, contre l'évidence de tous les gens sérieux de Titusville, sa technique de forage était la bonne.

Le colonel ne perd pas une heure. Il fait bricoler une pompe à main pour remonter le brut. Les débuts sont modestes, de l'ordre de huit à dix barils le premier jour, une vingtaine ensuite, avec des journées où le puits ne donne plus rien du tout.

Huit à dix barils. Cela suffit pourtant à doubler la production mondiale de pétrole. Le chiffre dit tout de ce qu'était le monde avant Drake.

La gloire aux autres, la misère pour lui

Ce qui suit tient de l'emballement.

Tous ceux qui se moquaient dressent des derricks. Des centaines. Puis des milliers. La région se hérisse de charpentes en bois et la première ruée vers l'or noir commence.

Des fortunes colossales se bâtissent en quelques années, sur un modèle que l'on retrouvera à chaque révolution industrielle : quelques audacieux prennent le risque, une multitude s'engouffre derrière.

Un seul homme reste sur le bord de la route. Celui par qui tout est arrivé.

Drake n'a pas déposé les brevets protégeant sa méthode de forage. Un oubli qui, à lui seul, résume l'homme : génial dans l'exécution, désarmé dans les affaires.

Le pétrole qu'il extrait lui rapporte pourtant de l'argent. Il le perd dans la crise financière qui suit la guerre de Sécession.

La fin est cruelle. L'État de Pennsylvanie doit lui voter une aide de 1 500 dollars. Les habitants de Titusville, ceux-là mêmes qui l'appelaient « Crazy Drake », finissent par verser une pension à lui puis à sa veuve. Reconnaissance tardive d'une communauté qui devait tout à son entêtement.

Le roi du pétrole meurt à Bethlehem, en Pennsylvanie, en 1880, pauvre comme Job.

Il n'a laissé ni brevet, ni empire, ni fondation à son nom.

Il a laissé mieux : une méthode, un secteur, et une leçon qui n'a pas vieilli. Les grandes bascules ne naissent presque jamais dans les comités d'experts. Elles naissent chez ceux qu'on traite de fous jusqu'au jour où ils ont raison.

(Crédit photo : page Linkedin Christophe Duprez)