La province Sud recadre le gouvernement

Résumé IA
La 11e Conférence des îles du Pacifique s'ouvre à Nouméa, où l'État français annonce des financements pour l'environnement. La province Sud, par la voix de Caël Normandon, dénonce son exclusion et s'oppose au projet de déclaration qui remettrait en cause l'exploitation minière, vitale pour l'économie locale.
Le Pacifique s'est donné rendez-vous à Nouméa ce lundi. Derrière les chants coutumiers, une fracture bien calédonienne s'est invitée à la tribune.
D'un côté l'État, qui aligne des financements précis. De l'autre une province Sud qui refuse qu'on fasse de la mine une coupable.
Nouméa accueille la région, l'État met les moyens
Le centre culturel Tjibaou a ouvert ses portes ce lundi 7 septembre à la 11e Conférence des îles du Pacifique pour la conservation de la nature. Chants, danses traditionnelles, geste coutumier de bienvenue présenté par les représentants institutionnels et coutumiers du territoire : la Nouvelle-Calédonie a reçu la région comme elle sait le faire.
Le protocole était impeccable. Le fond, lui, l'était moins.
Absent du territoire, le président du gouvernement Milakulo Tukumuli a tout de même ouvert la séance par un message de bienvenue adressé aux ministres étrangers ainsi qu'aux coorganisateurs de l'événement : Sefania Nawadra, directeur général du Programme régional océanien pour l'environnement, et Jacqueline Evans, présidente de la Table ronde des îles du Pacifique pour la conservation de la nature. Il y a vu une occasion exceptionnelle de renforcer l'action régionale, en cohérence avec la Stratégie 2050 pour le continent du Pacifique bleu, et a plaidé pour une convergence des expériences, des connaissances et des moyens au service du patrimoine naturel.
Des mots. L'État, lui, est venu avec des lignes budgétaires.
Le haut-commissaire de la République a réaffirmé à l'ouverture l'engagement de la France aux côtés des collectivités, des autorités coutumières, des associations, des chercheurs, des entreprises et des pays du Pacifique. Sécurité maritime, adaptation au recul du trait de côte, recherche scientifique, restauration des mangroves et des ripisylves, innovation verte et bleue : services, opérateurs et financements nationaux sont mobilisés en appui des initiatives locales.
Le détail vaut mieux qu'un long discours. 4,2 millions de F.CFP ont été apportés par l'Office français de la biodiversité pour l'organisation même de la conférence. 71,6 millions de F.CFP ont été engagés dans le projet PERENNE 2, dédié à la restauration des ripisylves de la Néra. Et 62,9 millions de F.CFP vont au projet REGEMAN, consacré à la préservation des mangroves et des lagons calédoniens.
En marge de la cérémonie, le haut-commissaire s'est entretenu avec Murray Watt, ministre australien de l'Environnement et de l'Eau. Proximité géographique, valeurs communes, intérêts partagés en matière de sécurité, de climat et de développement régional : la relation entre Paris et Canberra reste un pilier de la coopération environnementale dans cette partie du monde.
Le rappel n'est pas superflu. Dans le Pacifique, la France n'est pas une invitée : elle est chez elle, et elle finance.
La province Sud dénonce une mise à l'écart
L'enthousiasme n'était pourtant pas partagé par toutes les collectivités calédoniennes.
Peu avant la cérémonie d'ouverture, Caël Normandon, président de la Commission de l'environnement de la province Sud, a salué l'organisation de la manifestation tout en formulant un regret sans ambiguïté : les provinces n'y sont pas associées à la hauteur de ce qu'elles devraient être. Selon lui, la conférence s'est en partie vidée de sa substance au profit de la communication et d'autres compétences, alors qu'une complémentarité entre les provinces et le gouvernement aurait été bien plus utile.
L'élu n'avance pas cet argument à vide. Sur le terrain, ce sont les provinces qui exécutent. Des milliers de personnes sensibilisées. Des dizaines d'actions conduites. Des acteurs locaux accompagnés au quotidien.
Le rappel des compétences est un inventaire, pas une posture. Les aires protégées que les Calédoniens fréquentent chaque week-end, du parc de la Rivière bleue au parc forestier en passant par le parc des Grandes Fougères. Les espèces protégées, dont le cagou n'est que la plus médiatique parmi des dizaines d'autres. Le code de l'environnement et les gardes nature chargés de l'appliquer. La gestion des déchets. La protection liée à l'agriculture. Le développement des aires protégées. La sensibilisation de l'ensemble du public.
Autrement dit : c'est la province qui fait vivre l'environnement au quotidien, et il paraît difficile de traiter le sujet en laissant de côté ceux qui en détiennent la compétence.
Le nickel, ligne rouge assumée
Le désaccord de fond, lui, se joue ailleurs. Et il est autrement plus lourd de conséquences.
La conférence doit déboucher sur des engagements du gouvernement, avec notamment la signature d'une déclaration d'intention. Or, en l'état, Caël Normandon considère que ce projet de texte engage la Nouvelle-Calédonie sur des notions contradictoires. Le point de friction est clairement identifié : l'injonction à se détourner de l'extraction minière au profit de secteurs régénérateurs et résilients.
Le timing interroge. Le territoire cherche à relancer son attractivité économique, à faire revenir des habitants, à attirer des talents. Et c'est précisément ce moment que l'on choisirait pour remettre en question l'exploitation du minerai ? La compétence minière est d'abord très largement provinciale, rappelle l'élu. La province Sud, quant à elle, ne conteste pas cette exploitation : elle a besoin que les mines tournent et que l'expertise environnementale accumulée par les mineurs calédoniens continue d'exister.
L'argument est aussi personnel. Comme beaucoup ici, Caël Normandon vient d'une famille qui travaille dans la mine. Et le constat qu'il pose est celui que connaît chaque Calédonien : la mine fait vivre les villages, la brousse et la ville. À quelques semaines du positionnement de certains repreneurs sur la reprise des usines, le territoire se passerait volontiers de signaux contradictoires envoyés depuis une tribune internationale.
Le raisonnement échappe d'ailleurs au catéchisme habituel. La protection de la biodiversité n'y est pas décrite comme une contrainte, mais comme un socle sur lequel bâtir. Un socle pour le développement touristique. Pour la valorisation de l'agriculture. Pour l'économie circulaire, la réutilisation et le réemploi des déchets, autour desquels gravitent déjà des dizaines d'acteurs. La conclusion est simple : il ne s'agit pas d'opposer les deux domaines, mais de conjuguer ce que la Nouvelle-Calédonie sait faire de mieux.
Pendant ce temps, la conférence a suivi son cours. Les conclusions du rapport sur l'état de l'environnement et de la conservation des îles du Pacifique ont été présentées puis approuvées à l'unanimité. Elles ont ouvert la voie à l'adoption du cadre régional 2026-2030 pour la conservation de la nature, texte structurant qui fixe les grandes priorités régionales, répartit les responsabilités entre les parties prenantes et définit les modalités de gouvernance ainsi que le suivi des progrès, avec des objectifs stratégiques alignés sur les principaux cadres mondiaux de l'environnement et du développement.
L'après-midi a été consacrée aux séquences de haut niveau, en vue de l'adoption de la déclaration ministérielle fixant les engagements communs des États et territoires du Pacifique.
La coopération régionale progresse, personne ne le conteste. Mais la question soulevée par la province Sud demeure sur la table : la Nouvelle-Calédonie peut-elle souscrire, devant la région, à des textes qui fragilisent l'un des rares moteurs de son économie ? Les Calédoniens, eux, n'ont jamais demandé à choisir entre leur lagon et leur fiche de paie.
(Crédit photo : Sipa Press)

