Ormuz, Bab el-Mandeb : la tenaille stratégique qui menace les pétromonarchies du Golfe

Résumé IA
Les détroits d'Ormuz et de Bab el-Mandeb subissent des pressions, respectivement iranienne et houthie, menaçant les exportations énergétiques des pétromonarchies du Golfe. Les flux pétroliers chutent à Ormuz tandis que les Houthis progressent au Yémen, affaiblissant les routes alternatives comme l'oléoduc Est-Ouest saoudien.
À l’est, le détroit d’Ormuz sous pression iranienne. À l’ouest, Bab el-Mandeb désormais directement menacé par l’avancée des Houthis. Entre les deux se trouve le cœur énergétique du monde arabe.
La crise actuelle révèle une faiblesse fondamentale des pétromonarchies : posséder du pétrole et du gaz ne suffit plus. Encore faut-il pouvoir les faire sortir.
Deux détroits, deux verrous stratégiques
Il suffit de regarder une carte de la péninsule Arabique pour comprendre pourquoi les événements de ces dernières semaines dépassent largement le cadre d’une nouvelle confrontation régionale.
À l’est se trouve le détroit d’Ormuz, unique débouché maritime du golfe Persique. Avant le conflit actuel, environ 21,6 millions de barils de pétrole et autres liquides pétroliers y transitaient chaque jour au quatrième trimestre 2025. Au deuxième trimestre 2026, ce volume était tombé à seulement 4,9 millions de barils par jour, selon l’Agence américaine d’information sur l’énergie.
À l’ouest se trouve Bab el-Mandeb, passage obligé entre l’océan Indien, la mer Rouge et le canal de Suez. Son importance a justement augmenté avec les difficultés rencontrées à Ormuz : les flux pétroliers qui y transitaient ont atteint 8,1 millions de barils par jour au deuxième trimestre 2026, contre 5,4 millions fin 2025.
Et aujourd’hui, les Houthis, soutenus depuis des années par l’Iran, ont avancé sur la côte occidentale du Yémen et pris notamment l’île stratégique de Perim, située directement dans Bab el-Mandeb. Une progression qui augmente considérablement leur capacité de pression sur la navigation en mer Rouge.
Il faut néanmoins rester précis : Bab el-Mandeb n’est pas fermé. Le trafic observé ce week-end restait proche de sa moyenne récente. Mais en matière maritime, contrôler le risque peut parfois être presque aussi important que contrôler physiquement le passage.
Le pétrole ne vaut que s’il peut sortir
C’est là que se situe probablement le principal enseignement de cette crise.
Pendant des décennies, la puissance des monarchies du Golfe a été résumée à leurs réserves gigantesques de pétrole et de gaz. Mais cette lecture oublie un élément essentiel : une ressource énergétique n’a de valeur économique mondiale que si elle peut rejoindre ses clients.
Le Qatar en fournit une démonstration spectaculaire.
En 2025, environ un cinquième du commerce mondial de gaz naturel liquéfié transitait par Ormuz, principalement grâce aux exportations qataries. Les perturbations du détroit en 2026 ont ainsi retiré environ 20 % de l’approvisionnement mondial en GNL de ses circuits habituels, contraignant les acheteurs asiatiques à chercher des cargaisons ailleurs.
Autrement dit, un baril à 100 ou 120 dollars ne constitue pas nécessairement une bonne nouvelle pour une pétromonarchie si ce baril reste bloqué dans le Golfe ou si son transport devient extraordinairement coûteux.
C’est toute la différence entre posséder l’énergie et contrôler son accès au marché.
L’Arabie saoudite découvre la vulnérabilité de ses voies de secours
Riyad avait parfaitement identifié le problème depuis longtemps.
L’Arabie saoudite dispose notamment de son gigantesque oléoduc Est-Ouest, permettant d’acheminer du pétrole depuis les champs de l’est du pays jusqu’au port de Yanbu, sur la mer Rouge, en évitant complètement Ormuz.
Sur le papier, c’est la réponse idéale à une crise dans le Golfe.
Mais cet oléoduc a lui-même été temporairement interrompu après une attaque de drones venue d’Irak. Dans le même temps, l’avancée houthie rapproche une force hostile des voies maritimes utilisées ensuite depuis la mer Rouge.
La situation devient alors particulièrement inconfortable : si Ormuz devient dangereux, le pétrole est dirigé vers la mer Rouge ; si Bab el-Mandeb devient à son tour dangereux, la route alternative perd une partie de sa sécurité.
Ce n’est pas encore un encerclement énergétique. Mais c’est incontestablement une compression des options stratégiques disponibles pour Riyad.
L’Iran n’a pas besoin d’être plus riche pour être plus gênant
C’est également ce qui rend le rapport de force avec Téhéran si intéressant.
L’Iran ne possède ni les capacités financières de l’Arabie saoudite, ni les fonds souverains des Émirats arabes unis, ni la puissance gazière du Qatar.
Mais il dispose d’un autre avantage : sa capacité à augmenter le coût de la sécurité de ses adversaires.
Téhéran exerce directement une influence déterminante autour d’Ormuz. À l’autre extrémité de la péninsule, les Houthis disposent de missiles, de drones et d’une implantation territoriale qui leur permettent désormais de faire peser une menace beaucoup plus lourde sur Bab el-Mandeb.
Cela ne signifie pas que chaque décision prise à Sanaa est dictée depuis Téhéran. Les Houthis poursuivent leurs propres objectifs politiques et militaires au Yémen.
Mais leurs intérêts stratégiques convergent aujourd’hui avec ceux de l’Iran : plus les routes énergétiques deviennent vulnérables, plus le coût de la confrontation avec Téhéran augmente pour ses adversaires.
La réaction saoudienne en dit long. Mohammed ben Salmane a rencontré le chef du commandement central américain alors que les attaques houthies contre le territoire et les infrastructures saoudiennes se multiplient.
Sunnites contre chiites ? Une lecture trop simple
Il existe évidemment une dimension confessionnelle.
L’Iran est la grande puissance chiite de la région, tandis que l’Arabie saoudite et la majorité des monarchies arabes du Golfe appartiennent au monde sunnite. Les Houthis sont quant à eux issus du zaïdisme, une branche du chiisme différente du chiisme duodécimain iranien.
Mais réduire la situation actuelle à une opposition entre chiites et sunnites conduirait à passer à côté de l’essentiel.
Ce qui se joue aujourd’hui est avant tout une compétition de puissance.
L’Iran cherche depuis plusieurs décennies à compenser son infériorité économique et technologique face aux États-Unis et aux monarchies du Golfe par une stratégie asymétrique : missiles, drones, réseaux armés alliés et contrôle ou menace sur des points géographiques sensibles.
Et les détroits représentent probablement le levier ultime de cette stratégie.
Faire payer la stabilité
Le véritable danger pour Riyad, Doha ou Abou Dhabi ne réside donc pas nécessairement dans une invasion militaire. Il réside dans quelque chose de beaucoup plus insidieux : la transformation du Golfe en région structurellement plus chère à sécuriser.
Chaque attaque fait augmenter les primes d’assurance.
Chaque menace oblige à protéger davantage les ports, raffineries, terminaux gaziers et oléoducs.
Chaque incertitude augmente le coût du transport.
Et chaque nouvelle crise pose une question supplémentaire aux investisseurs internationaux auxquels les monarchies demandent aujourd’hui de financer leurs immenses projets de diversification économique.
Les effets sont déjà visibles : les coûts du transport pétrolier ont fortement augmenté et les inquiétudes concernant les approvisionnements ont poussé le Brent au-dessus des 100 dollars le baril ces derniers jours.
C’est là que la stratégie devient redoutablement efficace.
L’Iran n’a pas besoin d’appauvrir directement les pétromonarchies. Il lui suffit de rendre leur prospérité plus coûteuse à protéger.
Le véritable talon d’Achille des pétromonarchies
La géographie du Moyen-Orient revient ainsi brutalement au centre du jeu.
Ormuz à l’est. Bab el-Mandeb à l’ouest. Le golfe Persique, l’Arabie saoudite et les grandes monarchies énergétiques entre les deux.
Pendant longtemps, leur extraordinaire richesse leur a donné l’impression qu’elles pouvaient acheter une grande partie de leur sécurité. Mais les événements actuels rappellent une règle beaucoup plus ancienne de la géopolitique : on peut déplacer des capitaux, construire des oléoducs ou acheter des systèmes antimissiles ; on ne déplace pas les détroits.
La puissance énergétique ne dépend donc plus uniquement du nombre de barils présents sous le désert.
Elle dépend désormais de la capacité à garantir que ces barils pourront atteindre la mer, traverser les détroits et parvenir jusqu’aux clients.
Et c’est précisément sur ce terrain que l’Iran et ses alliés viennent aujourd’hui rappeler aux pétromonarchies du Golfe leur principale vulnérabilité.


