Ils priaient, la ville s’est effondrée

Résumé IA
Lors du séisme de Lisbonne, le 1er novembre 1755, la ville s'effondre durant les offices de la Toussaint, causant des milliers de morts. Le Premier ministre Pombal choisit de reconstruire et mène une enquête scientifique inédite. L'article oppose cette foi dans le progrès au doute des élites européennes actuelles.
Un matin de Toussaint, une capitale entière s’effondre pendant que ses fidèles prient.
Ce que l’Europe en a tiré, la science, l’ordre et la reconstruction, en dit long sur ce que nous avons perdu depuis.
Une matinée de prière transformée en apocalypse
Samedi 1er novembre 1755. Lisbonne célèbre la Toussaint, l’une des fêtes catholiques les plus importantes du Portugal. Les églises sont pleines.
Puis la terre tremble.
Trois secousses distinctes frappent la ville en une dizaine de minutes. Le sol se fend, avec des fissures larges de cinq mètres par endroits. Les édifices s’écroulent, et d’abord les églises, où des milliers de fidèles assistaient à l’office. La coïncidence ne sera oubliée par personne.
Les survivants fuient vers les quais du port, croyant y trouver un abri. C’est l’inverse qui les attend : un tsunami aux vagues de cinq à quinze mètres submerge le port et le centre-ville, sur les rives du Tage. Ce que l’eau épargne, le feu le prend. Les incendies durent cinq jours.
Lisbonne était alors l’une des plus belles capitales d’Europe, enrichie par un immense empire colonial. Elle comptait entre 235 000 et 275 000 habitants selon les estimations. Le bilan humain varie lui aussi selon les sources : 60 000 morts pour les plus prudentes, plus de 100 000 pour d’autres. Dans tous les cas, c’est l’une des catastrophes naturelles les plus meurtrières de l’histoire européenne.
La secousse ne s’arrête pas aux frontières portugaises. L’Andalousie, la Galice et le Maroc sont durement touchés. Le séisme est ressenti dans toute l’Europe, au point de faire osciller les eaux des lochs écossais et des lacs suisses.
Pombal, l’homme qui a choisi de reconstruire plutôt que de se lamenter
Face au désastre, l’Europe intellectuelle s’enflamme. Religieux et philosophes débattent de la miséricorde divine et des mérites de la civilisation urbaine. Pourquoi Dieu a-t-il frappé une ville catholique le jour de la Toussaint ? La question obsède.
Voltaire s’en empare. Dans son poème sur le désastre de Lisbonne, puis dans Candide, il raille l’optimisme du philosophe allemand Leibniz, qui voyait dans la science et la connaissance le moteur du progrès humain. Il n’épargne pas davantage les religieux qui prêchent la soumission à la volonté divine.
Mais pendant que les salons débattent, d’autres agissent.
José de Carvalho e Melo, Premier ministre du Portugal et futur marquis de Pombal, fait un choix d’homme d’État. Il lance dans tout le pays une enquête sur les signes avant-coureurs du séisme. Une démarche inédite. C’est la première tentative d’explication scientifique d’un tremblement de terre.
Et il reconstruit. Les quartiers détruits renaissent avec des rues tracées à angle droit et des bâtiments sobres. Sur les rives du Tage, le palais royal effondré laisse place à la monumentale place du Commerce, toujours au cœur de Lisbonne aujourd’hui.
Pas de lamentation. Pas de résignation. De l’ordre, de la méthode, de l’avenir.
Le prix économique, lui, sera durable. Le port de Lisbonne étant presque anéanti, le Portugal est définitivement distancé par la Grande-Bretagne dans la course coloniale. Cadix, Séville et La Corogne, en Espagne, subissent le même déclin. Le commerce avec les Amériques bascule vers les ports d’Europe du Nord : France, Pays-Bas, Grande-Bretagne.
Des Lumières à la repentance : ce que Lisbonne nous dit encore
Pour le philosophe Michel Serres, le tremblement de terre de Lisbonne marque la naissance du scientisme. Ce courant de pensée, fondé sur la confiance dans la science, atteindra son apogée au XIXe siècle avant de s’étioler à la fin du XXe, quand la technologie commencera à faire davantage peur qu’espérer.
Cette foi dans le progrès a longtemps tenu bon. En 1842, après la catastrophe ferroviaire de Meudon, les élites françaises réaffirment leur confiance dans l’avenir, en héritières fidèles des Lumières.
Le contraste avec aujourd’hui est frappant.
Comme le relève le site Hérodote, les élites européennes invoquent sans cesse la « philosophie des Lumières »… tout en tournant le dos à ce qui en faisait le cœur : la foi dans le progrès. Inquiètes face à l’emballement technologique et aux dégâts environnementaux, elles doutent de l’avenir. Et du passé, elles ne retiennent que des motifs de repentance et de contrition. Reste la gestion du présent, un individualisme désabusé et le culte du bien-être immédiat.
Pombal, lui, n’avait pas le loisir de douter. Il avait une capitale à relever.
Deux siècles et demi plus tard, la leçon de Lisbonne tient en une idée simple : une civilisation se juge à sa capacité de se relever, pas à sa propension à s’excuser d’exister.
(Crédit photo : Getty - Hulton Archive / Intermittent)



