42 000 retraités dans le flou

Résumé IA
Mardi, le Congrès examine les comptes sociaux de la Nouvelle-Calédonie, confronté à un déficit de 30,8 milliards de francs en 2026, creusé notamment par le Ruamm et les retraites. Le gouvernement alerte sur 42 000 retraités menacés, tandis que l’aide de l’État assure le financement jusqu’en février.
Mardi, le Congrès regarde enfin les comptes sociaux droit dans les yeux. Retraites, Ruamm, hôpitaux : le temps des rustines est terminé.
Un trou de plus de 30 milliards, et il se creuse
Mardi 3 novembre, 8 heures. L’hémicycle n’accueillera pas un énième débat institutionnel. Il consacrera une matinée entière à une seule question : combien coûte, réellement, le modèle social calédonien, et qui va le payer ?
La commission des finances et du budget siège avec la commission de la santé et de la protection sociale. Milakulo Tukumuli ouvrira la séance. Suivront, heure par heure, l’Agence sanitaire et sociale, la Cafat, le CHT Gaston-Bourret et le CHS Albert-Bousquet, puis le Centre hospitalier du Nord.
Quatre heures. Pour un système qui vit au-dessus de ses moyens depuis des années.
Les chiffres sont connus. Ils n’en restent pas moins vertigineux.
Fin août, Xavier Martin, directeur général de la Cafat, répondait aux Nouvelles Calédoniennes. Il rappelait que l’ensemble des régimes gérés par la caisse verse environ 142 milliards de francs de prestations par an. En 2026, il a manqué 30,8 milliards de francs, tous régimes confondus. Le Ruamm compte pour 20,65 milliards dans ce trou, les retraites pour 8,86 milliards, le chômage pour 1,3 milliard.
La pente ne s’inverse pas. Si les hypothèses actuelles se confirment, le besoin grimperait à 39,1 milliards en 2027.
Le régime de retraite du privé concentre les inquiétudes. Les réserves constituées après la réforme de 2009 sont épuisées. Le nombre de pensionnés augmente d’environ un millier chaque année. Le 24 août, dans sa déclaration de politique générale, le président du gouvernement a lancé un avertissement : sans nouvelle ressource ni réforme, 42 000 Calédoniens pourraient se retrouver sans pension d’ici quelques mois.
Le Ruamm, lui, n’est plus en crise. Il est en déficit structurel. Sa dette atteignait près de 43 milliards fin 2025, et il perd environ 15 milliards par an. Chaque année, l’assurance maladie accumule aussi quelque 4 milliards de francs de dette nouvelle auprès des hôpitaux, faute de pouvoir les payer en totalité. Les établissements publics doivent eux-mêmes de l’argent aux régimes. Une chaîne d’impayés où chacun attend l’autre.
D’où la présence, mardi, des trois hôpitaux publics à la barre.
Reste l’ASS, maillon discret mais central. C’est par elle que la Nouvelle-Calédonie soutient ses comptes sociaux : minimum vieillesse, complément retraite, Ruamm, régime handicap. Selon l’IEOM, l’agence a reçu 73 % des taxes affectées du budget de reversement 2025, soit 44,5 milliards de francs. Quand l’activité recule et que la fiscalité fond, tout le circuit se grippe. Dès 2023, la chambre territoriale des comptes jugeait sa situation financière fragilisée. Elle s’interrogeait même sur l’existence de l’agence.
Paris paie, la Calédonie gagne du temps
Le 30 octobre, le Congrès a adopté à l’unanimité une décision modificative qui intègre 7,3 milliards de francs versés par l’État. Cette somme fait partie des 55 milliards obtenus à Paris en septembre par la délégation transpartisane. Elle couvre 1,3 milliard de déficit des comptes sociaux pour décembre et 6 milliards pour janvier.
Résultat : le financement du Ruamm et des retraites est assuré jusqu’en février. Pas un mois de plus.
Encore faut-il que le Parlement valide la loi de finances de fin de gestion, examinée en novembre. Sinon, la somme serait versée à la Cafat sous forme d’avances remboursables, puis transformée en subventions l’année suivante.
Le prêt garanti par l’État de 13 milliards, annoncé le 19 août, n’avait déjà pas suffi. Selon Xavier Martin, il manquait encore environ 6,5 milliards pour finir l’année.
Dans l’hémicycle, le constat a dépassé les clivages. Pour Sonia Backès, le territoire n’a jamais été aussi dépendant de l’État. Florentin Dedane, pour Kanaky NC, a jugé que le pays ne pouvait plus se contenter de tenir jusqu’au prochain budget.
Quand les deux bords arrivent à la même conclusion, le diagnostic ne se discute plus.
À Paris, Virginie Ruffenach avait rappelé que les 27 textes de réforme déjà votés en Nouvelle-Calédonie font économiser 365 millions d’euros par an. Elle ajoutait, lucide :
C’est beaucoup, mais ça ne suffit pas.
Les Calédoniens ont déjà fait des efforts. La solidarité nationale, elle, reste conditionnée à des réformes.
Réformer avant le 31 décembre, ou subir
Le calendrier est fixé et ne laisse aucune marge. Retraites et Ruamm doivent être réformés avant le 31 décembre 2026. Milakulo Tukumuli l’a posé dès son discours de politique générale, sans détour :
Je n’ai pas sollicité cette fonction pour administrer l’impuissance.
La concertation avec les syndicats de salariés et les organisations patronales a commencé le 25 septembre à la CCI. Deux ateliers ont suivi, les 17 et 20 octobre. Les besoins présentés à Paris donnent la mesure de l’enjeu : 15,16 milliards en 2027 pour équilibrer la retraite du privé, 22,67 milliards pour le Ruamm. « Il faut stopper l’hémorragie », insiste le président du gouvernement.
Les bases existent. Plusieurs textes attendent sur le bureau du Congrès. Le vice-président Christopher Gygès assure qu’ils serviront de socle, quitte à les modifier. L’un d’eux garde l’âge de départ à 62 ans. Il fait passer progressivement de 37 à 39 ans la durée de cotisation nécessaire pour partir sans décote, et crée une nouvelle tranche de cotisation sur les revenus les plus élevés.
Côté Ruamm, le souvenir de 2023 pèse. La réforme avait été suspendue après une levée de boucliers contre un taux unique de 13,5 %. La fixation des taux avait été renvoyée à plus tard. Trois ans de perdus.
Xavier Martin, lui, ne tourne pas autour du pot. Un texte d’économies sur la santé pourrait rapporter environ 2 milliards la première année. Mais couper 20 milliards de dépenses est hors de portée. À moins de réduire l’offre de soins, « il faudra aller chercher des recettes supplémentaires ».
La gouvernance, enfin, a changé. Le 5 octobre, le gouvernement a nommé un nouveau conseil d’administration de la Cafat pour trois ans. Milakulo Tukumuli y représente désormais le gouvernement, Philippe Dunoyer les employeurs publics.
Le 30 octobre, le président du gouvernement a promis des textes d’ici la fin de l’année. Il a reconnu qu’il n’existe pas de solution miracle aux déficits structurels.
Mardi, les élus n’attendent donc pas des promesses. Ils attendent des chiffres, une trajectoire et du courage. L’exécutif l’affirme lui-même : il ne réforme pas pour obtenir l’aide de l’État, mais pour ne plus en avoir besoin.



