Le texte de Pierre Bretegnier circule ces jours-ci comme une lettre ouverte aux candidats loyalistes. Il se veut bienveillant, stratégique, presque pédagogique. Il appelle les futurs candidats à « s’occuper de l’électorat kanak », à sortir de leurs zones de confort, à aller discuter dans les tribus, les quartiers nord et les logements sociaux. L’intention est claire. Le ton est posé. Et le raisonnement, à première lecture, paraît frappé au coin du bon sens.
Mais ce texte est surtout révélateur d’une pensée générationnelle arrivée au bout de sa logique.
Pierre Bretegnier y écrit notamment :
Chaque voix gagnée en ces lieux compte double : une voix de plus pour la France, une voix de moins pour l’indépendance.
Toute la vision est là. Comptable. Arithmétique. Comme si le conflit calédonien relevait encore d’une mécanique électorale classique, où l’on pourrait déplacer des voix comme on déplace des pions, à force de présence et de discours mesuré.
Plus loin, il ajoute :
Mieux vaut s’adresser directement à leurs électeurs.
Et surtout cette phrase, centrale, presque inconsciente dans ce qu’elle révèle :
Il faut bien avoir en tête que ce que craignent le plus les Kanak c’est de perdre leur culture, leurs langues et leurs attaches claniques.
Ce triptyque dit tout. Et il dit le problème.
Car Pierre Bretegnier ne parle pas depuis nulle part. Il parle depuis une trajectoire précise : né en 1949, pied-noir intellectuel, droite loyaliste classique, ancien élu du Congrès, directeur de cabinet à la Province Sud, collaborateur de Jacques Lafleur. Il parle depuis un monde où l’État était solide, l’argent public abondant, et où la politique consistait encore à aménager les équilibres, non à affronter des ruptures.
Son texte repose sur une conviction typiquement boomer : le conflit serait avant tout culturel, presque affectif. Les Kanak auraient surtout peur de perdre leur identité, et l’État français, s’il explique mieux ce qu’il fait déjà « aucun autre État ne saurait en faire autant », écrit-il, finirait par rassurer.
Or c’est précisément là que la pensée décroche du réel.
La question kanak n’est plus prioritairement culturelle. Elle est politique et souveraine. La culture n’est plus l’enjeu central : elle est devenue un instrument de légitimation. Réduire le choix indépendantiste à une angoisse identitaire, c’est refuser de voir que, depuis des années, le vote est collectif, normé, structuré, et assumé comme tel. Il ne se négocie pas au détour d’une visite bien intentionnée.
Le boomerisme calédonien fonctionne toujours sur le même réflexe : expliquer, rassurer, temporiser. Il croit que la parole précède le rapport de forces, alors que nous sommes exactement dans la phase inverse. Ce n’est plus le dialogue qui conditionne la stabilité, c’est la stabilité, ou son absence, qui conditionne le dialogue.
Et surtout, ce courant de pensée ne tranche jamais. Il ne nomme pas l’échec. Il ne désigne pas les lignes rouges. Il ne dit jamais « nous avons perdu cette séquence ». Un boomer n’est jamais responsable : il est médiateur. Il ne se bat pas pour gagner, il espère convaincre pour éviter de perdre.
Ce besoin d’optimisme n’est pas stratégique. Il est existentiel. Reconnaître que cette méthode ne fonctionne plus reviendrait à admettre que le monde qu’ils ont administré toute leur vie s’est refermé. Alors ils persistent. Ils proposent encore plus de ce qui n’a déjà plus d’effet.
Le texte de Pierre Bretegnier n’est pas malveillant. Il est simplement hors temps. Il appartient à une époque où la France payait, arbitrerait, et pouvait se permettre de croire que la pédagogie suffisait. Aujourd’hui, continuer à parler comme si nous étions encore dans ce moment-là, ce n’est pas préparer la paix. C’est retarder la lucidité.
Et dans les périodes de bascule historique, ce ne sont pas les adversaires déclarés qui font le plus de dégâts, mais ceux qui arrivent trop tard avec les bonnes intentions du monde d’avant.
On peut respecter cette génération.
Mais il faut désormais accepter qu’elle ne comprend plus la phase dans laquelle nous sommes entrés.




















