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Au delà du récif

Le Sénat enterre l’autonomie corse

28 octobre 2026 à 10:00
4 min de lecture
Le Sénat enterre l’autonomie corse

Résumé IA

Le Sénat rejette le texte sur l'autonomie corse, adopté par l'Assemblée nationale en juin 2026, après le vote d'un amendement remplaçant la notion de « communauté insulaire » par celle de « patrimoine historique, linguistique et culturel singulier ». Les autonomistes quittent l'hémicycle et annoncent leur retrait du processus de Beauvau.

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Le Sénat a dit non. Et la Corse autonomiste claque la porte. Derrière ce vote, une ligne claire : la République ne se découpe pas en communautés.

La droite sénatoriale fixe la ligne rouge

La riposte n’a pas tardé. Le camp autonomiste a annoncé dans la foulée son retrait du processus de Beauvau, ce cycle de négociations ouvert en 2022 par Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, à la demande d’Emmanuel Macron.

Le sénateur de Haute-Corse Paul Toussaint Parigi, élu Femu a Corsica, a dénoncé une « majorité archaïque » coupable selon lui d’avoir détruit un accord « patiemment construit ». Puis il a quitté l’hémicycle, entouré de plusieurs représentants autonomistes et nationalistes venus suivre les débats depuis l’île.

Une sortie théâtrale. Mais qui ne change rien au résultat.

Tout s’est joué sur quelques mots. Ceux que le texte adopté par l’Assemblée nationale en juin 2026 voulait graver dans la loi fondamentale : une « communauté insulaire » dotée d’un « lien singulier à la terre corse ».

Pour la droite, c’était inacceptable. Bruno Retailleau, patron des Républicains et candidat à la présidentielle, a donné le ton. Il reproche au texte initial de vouloir « constitutionnaliser le communautarisme ».

Son argument tient en une phrase, assénée dans l’hémicycle : il ne peut exister de double souveraineté, avec une loi corse disant une chose et une loi française en disant une autre.

C’est le cœur du sujet. Une seule Nation, une seule loi. Le principe n’a rien de neuf, il fonde la République depuis plus de deux siècles.

Les sénateurs LR ont donc fait voter un amendement remplaçant la notion de communauté insulaire par celle de « patrimoine historique, linguistique et culturel singulier ». Une formule qui reconnaît l’identité corse sans en faire un peuple à part au sein de la République.

Pour les autonomistes, l’affront était trop grand. Ils ont quitté l’hémicycle juste après ce vote, sans attendre la fin des débats.

La droite ne s’est pas arrêtée là. Elle a aussi réduit la portée des pouvoirs dérogatoires prévus pour la collectivité de Corse. À la place d’une capacité normative large, le Sénat a préféré des habilitations au cas par cas, accordées par le Parlement ou par le gouvernement.

La rapporteure LR Muriel Jourda a défendu un impératif de « cohérence législative ». Maintenir la copie des députés aurait, selon elle, provoqué un « désordre considérable dans l’État de droit ».

Un texte réécrit, puis rejeté par tous

Paradoxe de la soirée : la version remaniée par le Sénat n’a pas survécu non plus.

Après des échanges décrits comme chaotiques, le texte a été rejeté dans son ensemble. Deux camps que tout oppose ont additionné leurs voix : ceux qui refusent toute réforme de ce type, et ceux qui jugeaient la copie sénatoriale trop timorée.

Le coup de frein est net. Car la mécanique constitutionnelle est exigeante. Une révision doit être adoptée dans les mêmes termes par les deux chambres, puis approuvée par le Parlement réuni en Congrès, à la majorité des trois cinquièmes.

En rejetant le texte, le Sénat bloque donc la navette. Le compromis validé par l’Assemblée de Corse en 2024, puis confirmé par les députés cet été, se retrouve sans issue immédiate.

Au gouvernement, on accuse le coup. Françoise Gatel, ministre de l’Aménagement du territoire et de la Décentralisation, a regretté qu’on peine à prendre en compte quatre années de travail. Elle a qualifié de « leurre » le dispositif d’habilitations voulu par la droite.

La ministre promet pourtant de ne pas lâcher. Le gouvernement « continuera à discuter », assure-t-elle, et devait reprendre contact avec les élus corses dès mardi.

La gauche et les macronistes crient au blocage

Côté socialiste, Patrick Kanner, président du groupe au Sénat, accuse la droite de freiner un processus « qui a longuement mûri ».

Le sénateur Renaissance Benjamin Huin est allé plus loin. « Les masques tombent », a-t-il lancé, estimant que le vote révélait qui fait confiance aux territoires et qui ne le fait pas.

Sur l’île, la colère domine. Le maire de Bastia, Gilles Simeoni, figure historique de l’autonomisme, a déploré sur France 3 Corse s’être heurté à une volonté claire de tout faire tomber. Les autonomistes du Parti de la nation corse ont eux aussi retiré leur soutien au processus, dénonçant le « mépris » des sénateurs.

Le vocabulaire est fort. Il traduit une frustration réelle.

Mais il élude une question simple : un texte qui crée une communauté distincte au sein du peuple français pouvait-il passer sans résistance devant la chambre gardienne des territoires et des équilibres républicains ?

Lundi soir, le Sénat a répondu. La reconnaissance d’une identité, oui. La fragmentation de la souveraineté, non.

L’avenir institutionnel de la Corse est désormais suspendu. Et la balle est dans le camp de l’exécutif.

(Crédit photo : ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP)