Rabin abattu : la paix n’a jamais survécu

Résumé IA
Le 4 novembre 1995 à Tel-Aviv, le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin est assassiné de trois balles par Yigal Amir, un étudiant ultranationaliste opposé au processus de paix. Rabin, artisan des accords d'Oslo avec Yasser Arafat, meurt à 73 ans, et cet assassinat arrête net le processus de paix en Israël.
Une place noire de monde, une chanson pour la paix, puis trois coups de feu.
Le 4 novembre 1995, à Tel-Aviv, Israël perdait un soldat qui avait choisi de tendre la main sans jamais baisser la garde.
Du « Faucon » de Tsahal à la poignée de main de Washington
Certaines images restent. Celle du 13 septembre 1993 en fait partie.
Sur la pelouse de la Maison-Blanche, devant Bill Clinton, Yitzhak Rabin serre la main de Yasser Arafat. Le geste fait le tour du monde. Après plus de quarante ans de guerres et d’attentats, il redonne un peu d’espoir.
Deux ans plus tard, l’homme de cette poignée de main tombait sous les balles d’un Israélien.
Il faut d’abord rappeler qui était Rabin, parce que c’est ce qui donne son poids à ce qu’il a fait ensuite.
Rabin n’avait rien d’un idéaliste naïf. Il naît en 1922 en Palestine mandataire et commence sa vie comme militaire. En 1948, il se bat pour l’indépendance d’Israël. Il gravit ensuite tous les échelons jusqu’à devenir chef d’état-major. On le surnomme le « Faucon ». Pendant la guerre des Six-Jours, il fait partie des artisans de la victoire qui triple la superficie du territoire contrôlé par l’État hébreu.
En 1973, il entre en politique au Parti travailliste. Il est Premier ministre une première fois de 1974 à 1977. Ministre de la Défense pendant la première intifada, il défend une ligne de fermeté sans ambiguïté : « Nous imposerons la loi et l’ordre dans les territoires occupés, même si cela doit se faire dans la douleur [...] S’il le faut, brisez-leur les bras et les jambes. »
C’est ce même homme qui, revenu au pouvoir en 1992, conclut qu’il faut trouver un compromis.
Le 13 juillet 1992, il le dit à la Knesset : « Nous sommes condamnés à vivre ensemble sur ce même lopin de terre. »
Ce n’est pas un pacifiste qui découvre ses idées. C’est un chef de guerre qui négocie en position de force.
Les accords d’Oslo sortent de neuf mois de discussions secrètes en Norvège, sous le parrainage des États-Unis. Ils prévoient les premières étapes d’une autonomie palestinienne et un retrait progressif de l’armée israélienne des territoires conquis en 1967. Israël reconnaît l’OLP. En échange, Arafat reconnaît l’État d’Israël et renonce à la lutte armée.
Les dossiers les plus difficiles restent ouverts : Jérusalem, le droit au retour des réfugiés, la colonisation, la création d’un État palestinien. Mais le pas franchi est historique.
Rabin y voit une « opportunité de parvenir à la paix ». Arafat espère de son côté « une ère de paix, de coexistence et d’égalité des droits ».
Les extrémistes des deux camps, eux, ne veulent rien entendre.
Tel-Aviv, 4 novembre 1995 : trois balles contre la paix
Les attentats se multiplient. Le Hamas d’un côté, l’extrême droite juive de l’autre, cherchent à faire dérailler le processus. Ils n’y arrivent pas.
En Israël, Rabin subit en plus une campagne de presse d’une rare violence, menée par ses adversaires du Likoud. En septembre 1995, Benyamin Netanyahu participe à une manifestation à Jérusalem. Dans la foule, on brandit des affiches qui montrent le Premier ministre en uniforme nazi, et des cercueils portant son nom. Itamar Ben-Gvir, aujourd’hui ministre de la Sécurité nationale, est alors l’un des activistes les plus virulents. Il appelle même à le « punir ».
Rabin ne change pas de cap.
Le 4 novembre 1995, déjà prix Nobel de la paix avec Yasser Arafat et Shimon Peres, il se rend à Tel-Aviv pour une grande manifestation de soutien à sa politique. Plus de 100 000 personnes sont là.
Élie Barnavi, historien, diplomate, ancien ambassadeur d’Israël en France et ami de Rabin, se trouve à ses côtés ce soir-là. Il est l’un des derniers à lui avoir parlé. Il raconte : « L’ambiance était formidable. Nous ne pensions pas que ce serait un tel succès. La place était noire de monde. »
Rabin y était pourtant allé à reculons. Il craignait de parler devant une place vide. Il était obsédé par les manifestations hostiles qu’il affrontait tous les jours.
« Quand il a vu ça, il était heureux. Il a d’ailleurs dit que c’était le jour le plus heureux de sa vie. Il a compris que le peuple était avec lui. »
Sur la place des Rois d’Israël, il chante une chanson pour la paix avec les milliers de personnes présentes.
C’est à ce moment-là que Yigal Amir, 23 ans, s’approche. Cet étudiant juif ultranationaliste et religieux, opposé au processus de paix avec les Palestiniens, tire trois balles à bout portant.
La rate et la colonne vertébrale sont touchées. Yitzhak Rabin meurt quelques heures plus tard à l’hôpital, à 73 ans.
Après Rabin, un processus à l’arrêt
Le processus de paix ne survit pas à Rabin.
Shimon Peres lui succède. Il repousse les élections anticipées et refuse de faire de l’assassinat le cœur de la campagne. En mai 1996, Benyamin Netanyahu l’emporte d’une courte tête.
Le nouveau Premier ministre veut revenir sur une partie des concessions faites aux Palestiniens, en particulier sur la colonisation des territoires occupés. Le processus de paix n’est plus à l’ordre du jour.
Au contraire, les adversaires d’Oslo se renforcent les uns les autres : d’un côté la colonisation, de l’autre la lutte armée. Depuis trente ans, la situation n’a cessé de se dégrader.
Élie Barnavi ne cache pas son amertume : « On dit que les assassinats politiques, le plus souvent, ne changent rien. Eh bien, dans ce cas-ci, ça a changé beaucoup. Cela a arrêté net le processus de paix, renversé la tendance. Ça nous a amenés là où nous sommes aujourd’hui. »
Pour lui, l’homme était irremplaçable : « Rabin inspirait confiance aussi bien aux Israéliens, aux Palestiniens qu’au monde entier. C’était un roc. C’était celui qui pouvait continuer ce processus et sans doute le mener à son terme. Et lui parti, il n’a pas été remplacé. »
Trois décennies plus tard, l’histoire de Rabin rappelle une chose simple : en démocratie, la violence politique n’est jamais une opinion parmi d’autres. C’est un crime, et ses conséquences peuvent durer des générations.
(Crédit photo : Archives J. David Ake / AFP)



