Le jour où al-Qaïda a changé le monde

Deux explosions. Quelques minutes d'intervalle. Et un tournant majeur dans l'histoire du terrorisme mondial.
Le 7 août 1998, l'Afrique de l'Est devient le théâtre d'un double attentat qui révèle au monde la menace d'al-Qaïda et annonce une nouvelle ère de violence.
Le double attentat qui a révélé la puissance d'al-Qaïda
Le 7 août 1998, aux alentours de 10 h 30, un camion piégé se présente devant l'ambassade des États-Unis à Nairobi, au Kenya.
Quelques instants avant l'explosion, des coups de feu retentissent. Puis survient la déflagration.
Le souffle pulvérise les vitres de l'ambassade américaine. L'immeuble voisin s'effondre en grande partie.
Des centaines de personnes sont ensevelies sous les gravats. Quelques minutes plus tard, un second camion piégé explose devant l'ambassade américaine de Dar es Salaam, en Tanzanie.
Le mode opératoire est inédit à cette échelle en Afrique subsaharienne.
Le bilan est effroyable. 213 personnes sont tuées à Nairobi. 11 autres perdent la vie à Dar es Salaam. Au total, 224 morts et plus de 4 000 blessés sont recensés.
La très grande majorité des victimes sont des civils africains.
Ces attaques sont revendiquées par une cellule liée à al-Qaïda, une organisation encore largement inconnue du grand public occidental.
Si le groupe terroriste avait déjà mené plusieurs opérations auparavant, ce double attentat marque un changement d'échelle.
Pour la première fois, il démontre sa capacité à frapper simultanément deux cibles diplomatiques américaines.
Le monde découvre alors un ennemi dont l'influence ne cessera de grandir. Les services de renseignement américains identifient rapidement Oussama Ben Laden comme le principal instigateur de ces attaques.
À partir de ce moment, le chef d'al-Qaïda devient l'une des principales cibles des États-Unis.
Avec le recul, de nombreux spécialistes considèrent aujourd'hui ces attentats comme les prémices des attaques du 11 septembre 2001.
Ils révèlent la stratégie d'al-Qaïda consistant à frapper les intérêts américains bien au-delà du Moyen-Orient.
Ils montrent également que le terrorisme islamiste constitue désormais une menace mondiale.
Une riposte américaine immédiate face au terrorisme islamiste
La réaction de Washington intervient rapidement. Quelques jours après les attentats, les États-Unis lancent des frappes militaires contre des objectifs situés au Soudan et en Afghanistan.
L'administration américaine accuse alors Oussama Ben Laden et son organisation d'être responsables du massacre.
Cette réponse militaire marque l'entrée des États-Unis dans une confrontation directe avec al-Qaïda.
Les années suivantes confirmeront que la menace ne cesse de s'étendre. Le Kenya devient progressivement l'un des pays africains les plus exposés au terrorisme islamiste.
En 2011, Nairobi décide d'envoyer des troupes en Somalie afin de combattre les shebabs, groupe djihadiste affilié à al-Qaïda.
Cette intervention entraîne plusieurs représailles sanglantes. En 2013, le centre commercial Westgate, à Nairobi, est attaqué.
Le bilan s'élève à 67 morts. Deux ans plus tard, en 2015, l'université de Garissa est visée par un commando terroriste. 148 personnes y perdent la vie.
Ces attaques rappellent que la lutte contre le terrorisme reste un défi majeur pour de nombreux États africains.
Elles illustrent également le coût humain considérable supporté par les populations civiles.
Face à cette menace, les autorités kényanes ont progressivement renforcé leurs dispositifs de sécurité.
La coopération avec les partenaires occidentaux s'est également intensifiée. Malgré ces efforts, le souvenir du 7 août 1998 demeure profondément ancré dans la mémoire nationale.
Pour beaucoup de Kényans, cette date marque le début d'une longue confrontation contre le terrorisme islamiste.
Vingt-huit ans après, des victimes réclament toujours une justice égale
Chaque année, les survivants se rassemblent à Nairobi sur le site de l'ancienne ambassade américaine.
Ils viennent rendre hommage aux disparus. Mais aussi rappeler que leur combat est loin d'être terminé.
Caroline Muthoka se trouvait dans un immeuble voisin lors de l'explosion. Elle raconte avoir vu des corps, entendu des cris et tenté de fuir dans le chaos.
Aujourd'hui encore, elle explique souffrir des conséquences psychologiques de cette journée.
Elle affirme que le moindre bruit d'explosion ravive son traumatisme.
Comme beaucoup d'autres survivants, elle souffre d'un stress post-traumatique persistant.
En 2021, les États-Unis ont annoncé des indemnisations destinées aux citoyens américains ainsi qu'au personnel de leur ambassade touchés par les attentats.
Dans le même temps, le Soudan, accusé par Washington d'avoir soutenu al-Qaïda à l'époque, a accepté de verser 335 millions de dollars dans le cadre d'un accord conclu avec les États-Unis.
En contrepartie, Washington a retiré Khartoum de sa liste des États soutenant le terrorisme.
Les victimes kényanes n'ont toutefois pas bénéficié de cet accord. Certaines indiquent avoir reçu des aides limitées durant les premières années suivant les attentats.
Mais beaucoup estiment que ces sommes sont largement insuffisantes. De nombreux blessés continuent de supporter seuls leurs frais médicaux.
Douglas Sidialo fait partie des survivants. Présent dans sa voiture lors de l'explosion, il a perdu la vue. Il réclame, comme d'autres victimes, une reconnaissance identique à celle accordée aux ressortissants américains.
Selon lui, une indemnisation ne fera jamais disparaître les souffrances subies. Mais elle constituerait un geste de justice et de respect envers toutes les victimes.
Il estime que les familles kényanes ont payé le même prix humain et méritent une considération égale.
Un comité a récemment été constitué au sein du Sénat kényan afin de soutenir leurs démarches auprès des autorités américaines.
(Crédit photo : ALEXANDER JOE / AFP)
Près de trois décennies après ce drame, les cicatrices demeurent. Les attentats du 7 août 1998 ont profondément transformé la lutte internationale contre le terrorisme.
Ils ont également rappelé une réalité souvent oubliée : derrière les grandes stratégies géopolitiques se trouvent des milliers de victimes civiles, dont beaucoup attendent encore que leur souffrance soit pleinement reconnue.

