Tukumuli face au mur de Wanaham

Résumé IA
À Lifou, le comité coutumier de Drehu annonce un nouveau blocage de l’aérodrome de Wanaham à partir du mardi 1er septembre, pour une durée indéterminée. Son président, Guillaume Waminya, exige le retour des vols à Magenta ou une garantie par arrêté, après six mois d’attente. Ce mouvement intervient alors qu’Air Calédonie est en redressement judiciaire et que les îles Loyauté subissent les conséquences de l’isolement.
Six mois d'attente, deux mois de répit, et le même scénario qui recommence. À Lifou, le comité coutumier de Drehu remet les avions au sol et le nouveau gouvernement calédonien face à ses contradictions.
Le rapport de force comme grammaire
Il y a dans ce dossier une phrase qui dit tout, et elle a été prononcée sans détour.
Un « blocage total des trois îles » constitue, selon Guillaume Waminya, président du Comité de coordination coutumier de Drehu, « le seul moyen » d'être entendu.
Le seul. Pas le plus efficace, pas le plus rapide : le seul.
Cette formulation mérite qu'on s'y arrête, parce qu'elle décrit un état de fait bien plus large que le cas de Lifou. Elle signifie qu'aux yeux d'une partie des acteurs calédoniens, les canaux ordinaires la délibération, la négociation, le recours, le temps institutionnel ont cessé d'être crédibles. Ne resterait que l'interruption physique du service public.
Or une méthode qui fonctionne une fois devient une méthode. Elle s'installe, elle fait jurisprudence, elle se transmet.
L'aérodrome de Wanaham sera de nouveau bloqué à partir du mardi 1er septembre, a annoncé ce samedi 22 août le responsable coutumier. Le mouvement doit se poursuivre « pour une durée indéterminée ». Les modalités précises n'ont pas encore été communiquées.
Ce qui frappe, ce n'est pas la reprise du mouvement. C'est sa banalisation.
Car cette séquence a déjà eu lieu. Les vols d'Air Calédonie n'avaient repris à Lifou que le 3 juin, après trois mois d'interruption. Et la levée n'était pas venue d'un arbitrage extérieur : ce sont les grands chefs du Wetr, de Lössi et de Gaïca qui avaient demandé l'arrêt du blocage, face aux conséquences de l'isolement pour les malades, les élèves, les familles et l'économie de l'île.
Autrement dit, l'autorité coutumière traditionnelle avait elle-même sifflé la fin du match. Le comité, lui, était resté mobilisé à proximité de l'aérodrome, sans empêcher les appareils de se poser.
Deux mois de trêve. Puis retour au point de départ.
L'exigence de droit invoquée hors du droit
Le cœur de la revendication est, en apparence, d'une rigueur juridique irréprochable.
Guillaume Waminya affirme que le transfert des activités d'Air Calédonie vers La Tontouta, décidé par le précédent gouvernement et effectif depuis le 2 mars, a été réalisé « sans un arrêté ou une délibération ». Le reproche est procédural : une décision structurante aurait été prise sans l'acte administratif qui l'aurait rendue opposable.
Le comité de Drehu pose donc une condition préalable à toute discussion : le retour des avions à Magenta, ou à défaut « une garantie par un arrêté ou par une délibération ».
On demande donc du droit. On l'exige même comme préalable absolu.
Mais on l'exige en immobilisant une piste d'atterrissage.
C'est là que réside la contradiction centrale de ce dossier, et elle n'est pas anecdotique. Si l'absence d'acte administratif rend une décision contestable, alors il existe un juge pour le dire. Le contentieux administratif n'a pas été inventé pour décorer les codes. Il est lent, il est austère, il est frustrant, il est aussi le seul mécanisme qui produise une réponse valable pour tout le monde, et pas seulement pour la partie capable de bloquer un aérodrome.
Choisir le blocage plutôt que le recours, c'est reconnaître implicitement que l'on préfère la certitude du rapport de force à l'incertitude du droit.
Et c'est précisément ce qui place Milakulo Tukumuli dans une position intenable dès ses premières semaines.
Le collectif avait explicitement attendu la nomination du nouveau président du gouvernement pour relancer ses propositions en faveur d'un « schéma global du transport ». Le 6 août, lors d'une rencontre à Lifou, l'exécutif avait proposé aux représentants des trois îles de travailler pendant un mois sur un dispositif couvrant l'aérien, le maritime, le prix des billets et la continuité territoriale.
Un mois de travail. C'est court, à l'échelle d'un dossier de cette complexité.
La réponse apportée par le président du gouvernement consiste, selon Guillaume Waminya, à demander la réouverture des aérodromes d'Iaai et de Nengone, mais avec des vols toujours opérés depuis La Tontouta. « Ce n'est pas ce qu'on a demandé », avait-il déjà déclaré vendredi.
Après six mois d'attente, nous avons espéré une réponse positive de la part du nouveau gouvernement, explique-t-il par ailleurs.
Six mois d'attente, un mois de méthode proposée, et le retour du blocage avant même l'expiration du délai. Le nouvel exécutif découvre ainsi la règle non écrite qui gouverne ce dossier : ouvrir la discussion ne suspend rien.
Ce que coûte une île fermée
Reste la partie du dossier dont on parle le moins, et qui est pourtant la seule mesurable.
Air Calédonie demeure en redressement judiciaire. La procédure a été ouverte le 14 avril, après 44 jours de blocage. Elle doit permettre à la compagnie de poursuivre son activité pendant une période initiale de six mois et de présenter un plan de redressement.
Quarante-quatre jours d'immobilisation, puis un tribunal. La séquence est établie, elle ne relève d'aucune interprétation.
Il faut alors poser l'équation telle qu'elle se présente. Le comité dénonce les annulations qui persistent et la qualité du service depuis la reprise des rotations vers Lifou et cette critique porte, personne ne le conteste sérieusement. Mais le remède proposé consiste à priver de recettes, pendant une durée indéterminée, l'unique opérateur susceptible d'assurer ce service, au moment exact où il doit démontrer sa viabilité devant une juridiction.
Une compagnie en redressement judiciaire ne dispose d'aucune trésorerie de confort. Chaque rotation annulée creuse le déficit qu'on lui reproche.
Exiger un meilleur service tout en asséchant celui qui doit le fournir : la logique se mord la queue.
Et il y a les autres. Ceux qui n'ont jamais été à la table.
Maré et Ouvéa sont déjà privées des vols réguliers d'Air Calédonie depuis le 2 mars. Le blocage annoncé de Wanaham ne créerait donc pas une situation inédite ; il refermerait la boucle. Les Loyauté entières hors du réseau aérien intérieur, pour une durée que nul ne fixe.
Le passager de ces îles n'a pas d'alternative. Le malade qui doit rejoindre Nouméa n'a pas de plan B. L'élève, le commerçant, la famille : aucun d'eux n'a signé pour devenir le levier d'un rapport de force. Ils en sont l'instrument, sans en être les acteurs.
C'est exactement ce que les grands chefs avaient rappelé en juin. Cette parole existe toujours. Elle n'a simplement pas été suivie.
La continuité territoriale n'est pas un privilège concédé aux îles : c'est la condition matérielle de leur appartenance à un ensemble commun. La suspendre, même au nom d'une revendication fondée, revient à trancher soi-même le lien que l'on reproche aux autres de mal entretenir.
Le 1er septembre approche. Les modalités du blocage restent inconnues. Le gouvernement n'a pas rendu publique sa réponse à l'ultimatum.
Ce qui est acquis, en revanche, c'est qu'une nouvelle fois la question du transport aérien aux Loyauté ne sera pas tranchée par une délibération, ni par un juge, ni par un accord. Elle sera tranchée par ceux qui tiennent la piste.
(Crédit photo : Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie)

