Le soir où Lénine a tué la démocratie

Résumé IA
Dans la nuit du 6 au 7 novembre 1917, Lénine et les bolcheviques s'emparent du pouvoir à Petrograd par la force, avec le soutien de Trotski, face à un gouvernement provisoire mené par Kerenski. Une fois installés, ils instaurent rapidement une dictature : la presse est étouffée et la Tchéka créée.
Une poignée d’hommes armés, un croiseur qui tire à blanc, un palais pris presque sans combat.
C’est pourtant ainsi qu’a commencé le premier totalitarisme du XXe siècle.
Un coup de force préparé dans l’ombre
On l’appelle encore « révolution ». Le mot flatte. Il fait croire à un peuple soulevé, à des foules en marche. La réalité est plus froide : dans la nuit du 6 au 7 novembre 1917, Lénine et les bolcheviques s’emparent du pouvoir à Petrograd par la force, contre un régime démocratique né quelques mois plus tôt.
La décision avait été prise deux semaines auparavant. Le chef bolchevique veut abattre cette jeune démocratie et la remplacer par une « dictature du prolétariat » taillée sur les principes marxistes. Le plan arrêté, il retourne aussitôt se cacher en Finlande. C’est son adjoint, Trotski, qui organise l’insurrection.
En face, Alexandre Kerenski. Le chef du gouvernement provisoire ne se méfie pas. Erreur fatale.
Car les bolcheviques travaillent les soldats de Petrograd avec une propagande redoutablement efficace, bâtie sur trois slogans simples. La « paix immédiate » d’abord, alors que la Russie combat toujours aux côtés des démocraties occidentales contre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie. « La terre aux paysans » ensuite. Et enfin « tout le pouvoir aux soviets », ces conseils de terrain où se prennent les décisions, que les démocrates sincères voient comme l’aboutissement de la démocratie représentative. Le paradoxe est cruel : c’est au nom de la démocratie qu’on s’apprête à l’enterrer.
Le 6 novembre au matin, la police tente de fermer une imprimerie du parti. Il n’en fallait pas plus. Les révolutionnaires tenaient leur prétexte.
La chute du Palais d’Hiver
Les partisans de Lénine encerclent le Palais d’Hiver, où siègent les ministres du gouvernement provisoire. Pour les protéger, 1 300 hommes à peine : des soldats, des cosaques, des élèves-officiers, et même une unité de volontaires féminines.
Lénine soigne la mise en scène. Il veut que son putsch ait l’air d’une révolution. Il fait donc tirer le croiseur Aurore, amarré à quelques centaines de mètres sur un bras de la Néva.
La résistance ne dure pas. Élèves-officiers et soldates finissent par se rendre. Les vainqueurs célèbrent l’événement par une gigantesque beuverie, en vidant les caves bien garnies du palais. Peu après minuit, le gouvernement signe sa capitulation.
Le bilan humain ? Une dizaine de victimes, selon les historiens soviétiques eux-mêmes. L’historien Léon Poliakov l’a résumé dans Les totalitarismes du XXe siècle : « Jamais une échauffourée de si petite envergure n’a eu des conséquences aussi prodigieuses ». La capitale tombée, c’est toute la Russie qui bascule.
Tout est là. Pas de grand soulèvement national. Une minorité organisée, déterminée, qui frappe au cœur de l’État pendant que le pouvoir légal regarde ailleurs.
La dictature s’installe sans attendre
Lénine ne perd pas une semaine. À peine installé, il met en place les instruments de la dictature.
La presse dite « bourgeoise » est étouffée. La police politique, la Tchéka, voit le jour le 7 décembre. Le 20 décembre, la grève est interdite. Le régime qui prétendait parler au nom des ouvriers leur retire, en quelques semaines, leur arme la plus élémentaire.
Les opposants tombent un à un. Le parti K-D, constitutionnel-démocrate, est interdit dès décembre. Reste un adversaire de taille : les socialistes-révolutionnaires, le grand parti de gauche. Aux élections à l’Assemblée constituante, que les bolcheviques n’ont pas osé annuler, ils obtiennent une majorité écrasante.
Le verdict des urnes est sans appel. Lénine n’en a cure.
Il décrète que le pouvoir des soviets, désormais solidement tenus par ses fidèles, prime sur celui de l’Assemblée. Le 19 janvier 1918, au lendemain de sa première séance, il ordonne la dissolution de l’Assemblée constituante. La seule instance issue d’un vote libre aura vécu une journée.
Plus aucune voix ne gêne. Le gouvernement réforme alors les institutions au pas de charge. Le 5 février 1918, il annule les dettes et les emprunts contractés à l’étranger par l’ancien régime, une gifle aux alliés de la Russie. Le 3 mars, il signe avec l’Allemagne la désastreuse paix de Brest-Litovsk, abandonnant ceux qui se battaient à ses côtés.
Le 12 mars enfin, le pouvoir quitte Petrograd pour Moscou, l’ancienne capitale des premiers tsars, au cœur de la Russie continentale. Loin de l’Occident, symboliquement et physiquement.
En à peine cinq mois, la Russie est passée d’une démocratie fragile à un régime de parti unique doté de sa police politique. Le scénario était écrit dès la première nuit. Ce que l’on a longtemps célébré comme une révolution populaire fut d’abord la confiscation du pouvoir par une minorité armée.
(Crédit photo : AFP PHOTO / TASS)



