Le procès des deux récits

Résumé IA
Le premier procès lié aux violences de 2024 s'est tenu vendredi à Nouméa, où cinq hommes de Saint-Louis sont jugés pour des car-jackings sur la RP1. Le tribunal prononce des peines allant de six mois à six ans ferme, tandis que les prévenus nient les faits et évoquent un contexte politique et social.
Vendredi, pour la première fois, une affaire instruite après les violences de 2024 a été jugée à Nouméa. Cinq hommes, des car-jackings, de lourdes peines. Et une question que personne n'a posée à l'audience : quelle histoire de 2024 est en train de s'écrire ?
Tribunal correctionnel de Nouméa, vendredi. Dans le box, cinq hommes de la tribu de Saint-Louis, âgés de 20 à 33 ans. Ils sont jugés pour une série de car-jackings commis sur la RP1 entre mai et juillet 2024. Sur cette portion de route, le haut-commissaire de l'époque avait recensé 313 tirs visant les gendarmes et 56 car-jackings. C'est, selon La Voix du Caillou, le premier dossier d'instruction lié à ces événements à arriver devant le tribunal.
En garde à vue, ils avaient avoué. À l'audience, ils nient. Le principal prévenu, surnommé « le caporal », lance aux juges : « Vous n'avez aucune preuve. » Un autre reconnaît qu'ils agissaient sous les ordres d'un des meneurs, tué par le GIGN en juillet 2024. Puis le caporal dit ceci : « J'ai participé aux émeutes pour protester contre tous ces morts. Toute notre vie, nous avons vécu dans la discrimination. La plupart des accords se signent sur des morts, pas avec les vivants. »
Six ans ferme pour lui. Quatre ans et deux ans et demi pour deux autres, avec mandat de dépôt. Douze mois et six mois pour les deux derniers.
Deux récits
En 2024, deux récits se disputaient la nuit du 13 mai.
Le premier est social : une jeunesse qui se révolte contre ses conditions de vie. Daniel Goa, alors président de l'Union calédonienne, le formulait lui-même en juin 2024, à Canala : « en plus du conflit politique, un conflit social s'est greffé, difficile à contrôler ». Dix mille jeunes dans la rue, disait-il, venus « exprimer leur haine de cette société que nous pensions avoir créée pour eux ».
Le second est politique : une insurrection, sur laquelle se sont greffés des pillards. En avril 2023 déjà, à Koumac, Daniel Goa prévenait que la réforme du corps électoral « va nous contraindre à agir par un tout autre mode d'expression pour libérer le pays ». Le procureur n'avait pas engagé de poursuites. En octobre 2024, Daniel Goa parle « d’insurrection politique doublée d'une révolte de la jeunesse » et salue l'arrêt du dégel : « C'était l'objectif assigné. Il a été rempli. »
Le président de l'UC tenait les deux récits à la fois. Deux ans plus tard, un seul s'est présenté à l'audience.
Ce qu'a dit l'audience
Vendredi, personne n'a plaidé la misère. La défense a plaidé la politique : « Ce ne sont pas les prévenus qui ont déclenché ces émeutes, mais un projet de réforme du gouvernement », puis « Comment nier l'aspect politique de ce dossier ? ». L'expert a décrit chez le principal prévenu une dangerosité « corrélée à ses convictions politiques ». Il comptait une quinzaine de condamnations. Le tribunal, lui, a jugé des vols avec violences en réunion.
D'un côté la politique, de l'autre la délinquance. La jeunesse sans avenir, elle, n'est pas venue à la barre.
Un détail de l'audience dit beaucoup. Si la bande s'est mise au milieu de la route pour prendre des voitures, explique le caporal, c'est que « les gens de la tribu ne voulaient plus nous en prêter ». La tribu, elle, avait déjà fait son choix.
Les mots ont suivi le même chemin. En 2024, on parlait d'« émeutes » et d'« émeutiers ». France Télévision a parlé ensuite de « crise insurrectionnelle ». Vendredi, le compte rendu de presse écrivait simplement : « l'insurrection kanak ».
Ce que dit l'histoire
Le mot n'a rien de nouveau. La chronologie de référence, établie par l'ethnologue Isabelle Leblic, signale dès 1847 une révolte contre la mission de Balade, et prévient : « Dès les premières années de la colonisation éclatent de nombreuses révoltes kanak dont la liste et la description complètes restent à établir avec précision. »
Viennent ensuite Pouébo, d'octobre 1867 à mai 1868. Puis la grande révolte d'Ataï, en 1878. Celle de 1917. Les Événements, de 1984. Et enfin 2024.
À chaque génération, une insurrection contre le pouvoir installé. À chaque fois, la France est restée. Certaines ont débouché sur un accord, comme celui de Matignon en 1988. Celle de 2024 a obtenu l'abandon de la réforme constitutionnelle. En mai 2026, une loi organique a tout de même réintégré plus de 10 500 natifs sur la liste électorale provinciale.
Après
Daniel Goa n'a pas demandé de nouveau mandat. En novembre 2024, à Mia, il a quitté la présidence de l'UC après douze ans, en invoquant notamment sa santé. Son successeur, seul candidat, est Emmanuel Tjibaou, élu quelques mois plus tôt député à l'Assemblée nationale.
« C'était l'objectif assigné. Il a été rempli », disait Daniel Goa en octobre 2024. Deux ans plus tard, les premiers à rendre des comptes sont cinq hommes d'une tribu du Mont-Dore. Ils ont dix jours pour faire appel.


