Quand un régime présenté comme indéboulonnable s’effondre en quelques mois, l’histoire bascule.
La chute du Shah d’Iran reste l’un des séismes géopolitiques majeurs du XXᵉ siècle.
Le 16 janvier 1979 : la fin d’un règne impérial millénaire
Le 16 janvier 1979, Mohammad Reza Pahlavi, dernier Shah d’Iran, quitte Téhéran sous les regards lourds d’une nation en rupture.
Officiellement, il s’agit de vacances. En réalité, c’est un exil définitif.
Affaibli par un cancer, isolé politiquement, désavoué par ses alliés occidentaux, le souverain s’envole avec l’impératrice Farah vers l’Égypte.
Ce départ marque la fin brutale d’une monarchie vieille de 2 500 ans, héritière mythifiée des empires perses.
En quelques mois, un État présenté comme stable, modernisé et pro-occidental s’effondre sous la pression conjuguée des grèves, des émeutes et d’une contestation religieuse savamment organisée.
Le 1ᵉʳ février 1979, Rouhollah Khomeiny rentre triomphalement à Téhéran après quinze années d’exil, dont les derniers mois passés en France, à Neauphle-le-Château.
L’accueil est délirant. Le pouvoir impérial est mort, l’ordre islamique s’installe.
Très vite, la révolution se durcit.
Les illusions pluralistes tombent.
L’Iran bascule dans une théocratie chiite autoritaire, anti-occidentale, structurée autour du Guide suprême.
Un Shah occidental, autoritaire et déconnecté du réel
Éduqué en Suisse, monté sur le trône en 1941 à seulement 21 ans, Mohammad Reza Pahlavi n’exerce réellement le pouvoir qu’après le coup d’État de 1953.
Ce renversement du Premier ministre Mohammad Mossadegh, favorable à la nationalisation du pétrole, est orchestré avec l’appui de la CIA, au nom des intérêts stratégiques occidentaux.
Dopé par les pétrodollars, l’Iran devient alors un pilier du dispositif américain au Moyen-Orient, un rempart contre l’URSS.
Armement massif, modernisation accélérée, occidentalisation forcée : le Shah veut faire entrer son pays dans la modernité à marche forcée.
Mais cette modernisation sans enracinement fracture la société iranienne.
Les réformes sociétales heurtent le clergé chiite.
La corruption gangrène l’élite.
La police politique écrase les oppositions.
Les intellectuels sont muselés.
Parallèlement, le souverain cultive une mégalomanie assumée.
En 1967, il se fait couronner empereur, célèbre à Persépolis les 2 500 ans de la monarchie perse dans un luxe indécent, pendant que le fossé social se creuse.
Le régime perd le peuple, puis perd l’armée, puis perd le soutien occidental.
Une révolution islamique aux conséquences mondiales durables
La révolution iranienne est la première révolution post-socialiste victorieuse.
Elle ne débouche ni sur une démocratie libérale ni sur un régime marxiste, mais sur un islam politique radical, structuré et conquérant.
La coalition qui renverse le Shah est hétéroclite :
– islamistes chiites,
– étudiants de gauche,
– nationalistes,
– libéraux héritiers de Mossadegh.
Mais les religieux prennent rapidement le contrôle, éliminant méthodiquement leurs anciens alliés.
L’Occident, pris de court, mesure trop tard l’ampleur de l’erreur stratégique.
Depuis 1979, les rapports entre le monde musulman et l’Occident sont durablement empoisonnés.
Prises d’otages, exportation idéologique, conflits régionaux, défi nucléaire : l’Iran devient un acteur central de la déstabilisation moyen-orientale.
Le Shah, lui, entame une errance de dix-huit mois entre l’Égypte, le Maroc, les États-Unis et le Mexique.
Revenu au Caire, il meurt le 27 juillet 1980, à 60 ans, dans l’indifférence internationale.
Quarante-sept ans plus tard, son fils Reza Pahlavi tente d’incarner une alternative depuis l’étranger.
Mais l’héritage de 1979 demeure un avertissement historique : quand les élites gouvernent sans le peuple, quand l’Occident sacrifie la lucidité stratégique au court terme, le vide est toujours comblé par les forces les plus radicales.

















