L’État paie, Nouméa dépense

Résumé IA
L’Inspection générale des finances épingle la fiscalité calédonienne, où les dépenses atteignent 44 % du PIB contre 30 % de prélèvements. Le rapport de septembre 2026, commandé par le ministre des comptes publics, recense 130 niches et propose 34 mesures pour un rendement de 35 milliards de francs, écartant un modèle hexagonal jugé irréaliste.
Trente pour cent de prélèvements, quarante-quatre pour cent de dépenses : le compte n’y est plus.
L’Inspection générale des finances livre un diagnostic sans concession sur la fiscalité calédonienne.
Un territoire qui vit au-dessus de ses moyens, l’État en filet de sécurité
Le document est daté de septembre 2026. Il porte la signature de l’Inspection générale des finances.
Le ministre de l’action et des comptes publics l’a commandé le 15 avril dernier. Ce rapport de plus de 150 pages dresse un état des lieux des prélèvements obligatoires en Nouvelle-Calédonie. Et le verdict tient en une phrase : le territoire dépense bien plus qu’il ne prélève, et l’écart se creuse.
Petit rappel : la fiscalité est une compétence exclusive de la Nouvelle-Calédonie depuis la loi de 1988, confirmée par la loi organique de 1999. Autrement dit, Nouméa tient seule les clés de son système fiscal. L’État, lui, règle une part croissante de l’addition.
Les chiffres sont implacables.
En 2025, les dépenses publiques hors État ont atteint 44 % du PIB calédonien. Avec celles de l’État, on monte à 67 %. Dans le même temps, le taux de prélèvements obligatoires plafonnait à 30 %.
La crise de 2024 a fait le reste. Les prélèvements ont chuté de 20 %. Les dépenses, elles, ont encore augmenté de 7 %.
Résultat : entre 2023 et 2025, la capacité du territoire à financer ses propres dépenses a reculé de 12 points. Qui a comblé le trou ? L’État. Le poids de ses dépenses dans le PIB local a doublé, passant de 18 à 37 % sur la période.
Face à ses voisins, la Nouvelle-Calédonie fait figure d’exception. Son taux de dépenses publiques dépasse de 28 points celui de l’Australie et de 20 points celui de l’Islande. Seules la France hors collectivités d’outre-mer et la Polynésie française s’en approchent.
Côté recettes, le territoire prélève davantage que les autres États insulaires du Pacifique, qui tournent autour de 20 %. Il se situe près de la Nouvelle-Zélande (33 % en 2023) et un peu au-dessus de l’Australie (30 %).
L’IGF résume la situation en une formule : la Nouvelle-Calédonie est « prise en contradiction entre deux modèles ». Une dépense à la française, des recettes à l’océanienne. Dès 2023, l’équilibre était loin. Il s’est nettement éloigné depuis.
Pour refermer la brèche, la mission chiffre l’effort nécessaire à près de 70 milliards de francs CFP, soit environ 580 millions d’euros.
130 niches, des barèmes d’un autre siècle : un système à bout de souffle
Le constat le plus cinglant porte sur la structure même de l’impôt.
Calquée sur le modèle hexagonal, la fiscalité calédonienne en a hérité la complexité. Les trois impôts qui rapportent le plus, la TGC, l’IRPP et l’impôt sur les sociétés, ne font que 47 % du rendement total. En Nouvelle-Zélande, c’est 83 %.
Et puis il y a les niches. La mission en a recensé au moins 130, fiscales, sociales et douanières. Coût chiffré : 46,3 milliards de francs, soit 5 % du PIB et 15 % des prélèvements obligatoires. En France hors COM, la proportion est de 13 %.
Certains barèmes semblent figés dans le temps. Celui de l’IRPP n’a pas bougé depuis 2005. Les valeurs locatives de la contribution foncière datent de 1981. Le barème des patentes, lui, n’a pas été révisé depuis 1975.
La réforme, pourtant, n’est pas une idée neuve. Dès 2011, le rapport Lieb plaidait pour un système plus simple et plus équitable. En mai 2022, le Congrès votait une délibération qui programmait des mesures sur 2021-2023 : elles n’ont été appliquées qu’en partie. Quant aux engagements fiscaux pris en échange des prêts garantis par l’État, en 2020 puis en 2024, ils n’ont pas été intégralement tenus, relève l’IGF.
Les ménages, eux, paient le prix de cet empilement.
Selon les cas-types étudiés, l’impôt sur le revenu frappe plus durement les classes moyennes calédoniennes que leurs homologues de l’Hexagone, surtout les familles monoparentales. Les hauts revenus, à l’inverse, sont nettement moins imposés. Les revenus du capital sont traités avec douceur : les revenus immobiliers sont largement exonérés et les plus-values mobilières ne sont pas taxées.
Les cotisations sociales, qui représentent 12 % du PIB, ont quant à elles un profil régressif : elles pèsent proportionnellement moins sur les plus hauts revenus.
À la caisse, l’addition est salée. La fiscalité représente 21,8 % du prix final des 30 produits les plus consommés, près de trois fois plus qu’en France hors COM (7,7 %). La TGC compte quatre taux, de 4 à 22 %, et seules 18 % des entreprises actives versent une TGC positive.
Pour les entreprises, le tableau est contrasté. L’impôt sur les sociétés est de 30 %, contre 25 % dans l’Hexagone, et monte à 35 % pour le secteur minier. Une grande entreprise est ainsi imposée à 34,8 % sur ses bénéfices, contre 25 % en métropole. Mais les niches permettent de baisser ce taux jusqu’à 9 points, et 98 % de leur rendement profite aux 10 % d’entreprises au plus gros chiffre d’affaires.
Le patrimoine s’en sort bien. Les droits de succession sont plafonnés à 20 % en ligne directe, contre 45 % en métropole. L’abattement est de 150 000 euros par enfant, contre 100 000. Et aucune contribution ne vise les hauts patrimoines.
Trois modèles sur la table, et l’heure des choix
L’IGF ne s’arrête pas au diagnostic. Elle propose un socle de 34 mesures, valable quel que soit le cap retenu.
Au programme : suppression de nombreuses niches, fin de l’abattement de 20 % et refonte du barème de l’IRPP, taux unique de CCS et de TGC, un seul mode de taxation du capital, suppression des plafonds de cotisations au profit d’allègements renforcés sur les bas salaires, simplification radicale de la fiscalité douanière. Rendement attendu : 35 milliards de francs.
Au-delà, trois chemins.
Le premier, dit australien, ferait porter toute la consolidation sur la baisse de la dépense, sans toucher au taux de prélèvements. Les cotisations disparaîtraient. La protection sociale serait entièrement financée par l’impôt, grâce à une hausse de 12 points de la CCS, et les droits de succession seraient supprimés.
Le deuxième, sur le modèle hexagonal, garderait la dépense telle quelle et ferait tout reposer sur l’impôt : deux points de TGC en plus, contribution foncière doublée, flat tax à 31,4 % sur le capital. L’inspection est claire : l’ampleur de cet effort n’est « a priori pas compatible avec le potentiel fiscal du territoire ».
Le troisième, inspiré de l’Islande ou de la Nouvelle-Zélande, partagerait l’effort. Fusion de l’IRPP et de la CCS, flat tax à 22 % sur le capital, impôt sur les sociétés ramené à 25 %, suppression de la patente et des contributions additionnelles. En échange : moins de niches et le retour de la vignette automobile.
Une limite vaut pour les trois. Selon les analyses du FMI et de l’OCDE reprises par la mission, les prélèvements ne peuvent pas augmenter de plus de trois à quatre points de PIB, soit 30 à 40 milliards de francs. Le reste devra venir d’ailleurs.
Le message est limpide. Après quinze ans de réformes annoncées, à moitié appliquées, et d’engagements tenus en partie, la Nouvelle-Calédonie ne pourra plus compter indéfiniment sur la seule solidarité de l’État pour boucler ses fins de mois. La compétence fiscale est calédonienne. La responsabilité aussi.
(Crédit photo : DSF NC)


