La chute de Grenade ne relève pas du mythe compassionnel contemporain.
Elle marque un basculement historique assumé, brutal et fondateur de l’Espagne moderne.
La chute de Grenade : sept siècles de Reconquista arrivent à leur terme
Le 2 janvier 1492, l’émir Boabdil, dernier représentant de la dynastie nasride, remet les clés de Grenade aux souverains chrétiens.
Cet acte n’est ni symbolique ni anecdotique : il met fin à près de sept siècles de présence musulmane dans la péninsule Ibérique.
Grenade n’est pas une province parmi d’autres. Elle est le dernier verrou stratégique, contrôlant les routes méditerranéennes et l’accès au détroit de Gibraltar.
Sa reddition marque l’achèvement d’un processus historique long, violent et assumé : la Reconquista chrétienne.
Cette guerre n’est pas seulement religieuse. Elle est politique, territoriale et identitaire.
Elle oppose deux visions du pouvoir et de la souveraineté sur une même terre.
Après près de trois siècles de résistance, le dernier royaume musulman s’effondre. La victoire est nette, totale et irréversible.
Les souverains victorieux, Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille, entrent dans l’Alhambra quelques jours plus tard.
Ce geste scelle l’unification de fait de l’Espagne, à l’exception du Portugal.
Rois catholiques : unité politique, autorité religieuse et État fort
Le mariage de Ferdinand et d’Isabelle n’est pas une romance.
C’est une alliance stratégique qui permet la mise en commun des armées, des finances et des ambitions.
La victoire de Grenade leur vaut une reconnaissance solennelle : le pape Alexandre VI Borgia leur confère le titre de « Rois Catholiques ».
Ce titre n’est pas honorifique. Il consacre une vision claire : un royaume, une foi, une autorité.
Contrairement aux lectures contemporaines anachroniques, la fin du pluralisme religieux médiéval n’est pas une dérive.
Elle constitue la norme politique de l’époque.
Les engagements pris lors de la reddition de Boabdil sont rapidement subordonnés à un objectif jugé supérieur : l’unité religieuse comme socle de l’unité nationale.
L’Inquisition, tribunal religieux placé sous l’autorité monarchique, devient l’instrument de cette politique.
Son rôle est clair : traquer les faux convertis et préserver la cohésion interne.
Cette centralisation du pouvoir marque une rupture : la dernière grande guerre féodale cède la place à une guerre de type moderne, conduite par des États structurés.
Expulsions, conversions forcées et naissance de l’Espagne impériale
À peine Grenade tombée, une décision majeure est prise. Les juifs des royaumes espagnols doivent se convertir sincèrement ou quitter le territoire.
L’édit d’expulsion entre en vigueur le 31 mars 1492. Environ 160 000 juifs quittent la péninsule.
Ils trouvent refuge en Afrique du Nord ou dans l’Empire ottoman. Ils deviendront les Sépharades, gardiens d’une mémoire espagnole hors d’Espagne.
Le sort des musulmans est comparable. En 1499, l’archevêque Francisco Ximénez de Cisneros convainc la Couronne d’en finir avec toute ambiguïté.
À Grenade, les populations musulmanes sont rassemblées publiquement, aspergées d’eau bénite et considérées comme baptisées. Le refus explicite entraîne l’expulsion.
Ces mesures, aujourd’hui jugées à l’aune de critères contemporains, relèvent alors d’une logique d’État.
Elles visent l’homogénéité politique, non la coexistence communautaire.
Libérée du front intérieur, Isabelle peut désormais se tourner vers l’extérieur. Elle reçoit Christophe Colomb et soutient son projet audacieux de traverser l’Atlantique.
1492 ne marque donc pas seulement une fin. Il inaugure le siècle d’or espagnol, l’expansion impériale et l’entrée de l’Europe dans la modernité.

















