L'AFP est née à 11h30, dans un Paris encore occupé

Résumé IA
Le 20 août 1944, huit journalistes résistants s'emparent sans coup de feu de l'agence Havas, place de la Bourse à Paris, pour la soustraire à l'occupant. À 11h30, l'Agence française de presse émet sa première dépêche, marquant la naissance de l'AFP. L'agence, dont le siège est toujours place de la Bourse, compte aujourd'hui 1 700 journalistes dans 150 pays.
Ils étaient huit. Sans armes, ou presque, face à un immeuble encore surveillé par l'occupant. Ce 20 août 1944, place de la Bourse, la presse française a repris possession d'elle-même.
Un commando de huit journalistes et deux gardiens de la paix
Paris étouffe. Les rues sont vides, la chaleur pèse, et la ville retient son souffle depuis la veille.
Le 19 août, l'insurrection a été lancée dans la capitale. Grèves, combats de rue, barricades. Dès les premières heures, les résistants s'emparent des imprimeries et des salles de rédaction.
Ce n'est pas un détail logistique. C'est un choix politique.
Reprendre les journaux figure parmi les objectifs prioritaires de la Résistance en août 1944, au même titre que les bâtiments publics. Après quatre années de censure et de propagande, les Parisiens ont soif d'autre chose que de communiqués allemands. Les premiers quotidiens libres seront littéralement arrachés dans la rue.
C'est symbolique. Pour la Résistance, il est vital de montrer le changement. Il faut que la presse accompagne cela, explique à l'AFP l'historien des médias Fabrice d'Almeida.
Parmi les cibles désignées : l'agence Havas.
Fondée en 1835, première agence de presse française, privée, elle avait été placée sous tutelle allemande en juin 1940, puis transformée par le régime de Vichy en Office français d'information (OFI). Autrement dit, l'outil qui informait la France était devenu celui qui la manipulait. Gilles Martinet le résumera sans détour : elle "était devenue une agence de la propagande allemande".
Le dimanche 20 août, au petit matin, huit journalistes résistants se retrouvent devant le 13, place de la Bourse.
Claude Martial-Bourgeon. Basile Tesselin. Gilles Martinet. Claude Roussel. Pierre Courtade. Jean Lagrange. Max Olivier. Vincent Latève.
Le groupe est envoyé par le Comité parisien de Libération. Deux gardiens de la paix les accompagnent : ce sont les seuls à être armés.
La plupart de ces hommes sont d'anciens rédacteurs d'Havas. Ils reviennent chez eux. Claude Roussel, lui, sort tout juste de l'École normale supérieure.
À quelques centaines de mètres seulement, place de l'Opéra, un quartier général allemand tient encore.
"Au nom de la République, nous prenons possession"
Ils se faufilent dans l'immeuble, puis font irruption dans la salle de rédaction.
Personne ne bouge, personne ne sort… Désormais, vous travaillerez pour la France, au lieu de travailler pour les Allemands, lance Claude Martial-Bourgeon à la dizaine de personnes encore présentes.
Aucun ne bronche.
Un censeur allemand est conduit au sous-sol, où il est enfermé. La prise s'est faite sans un coup de feu.
Je suis monté dans cette agence où j'avais fait mes débuts de jeune journaliste. J'ai prononcé les paroles : au nom de la République, nous prenons possession !, témoignera Gilles Martinet en avril 1996.
Les responsabilités sont distribuées dans la foulée. Martial-Bourgeon, l'aîné, prend les rênes. Martinet devient rédacteur en chef à 28 ans.
Puis tout va très vite.
Rapidement, nous avions mis en marche l'Agence, envoyé des reporters à l'Hôtel de Ville, à la Préfecture de police, et un peu partout dans Paris. Les téléscripteurs fonctionnaient, la plupart des journaux se trouvaient dans cette partie de Paris, libérée des Allemands : nous avons pu envoyer très vite notre premier télégramme, racontera celui qui sera le premier rédacteur en chef de l'agence.
Il y a urgence, d'ailleurs. Les quotidiens "réclament des informations pour pouvoir paraître le lendemain", écrit Xavier Baron, journaliste de l'AFP à la retraite, dans son ouvrage consacré à l'histoire de l'agence, Le Monde en direct (La Découverte).
À 11h30, la première dépêche tombe. Quelques mots, et tout est dit :
Les premiers journaux libres vont paraître. L'Agence française de presse leur adresse son premier service.
Des cyclistes se chargent de la distribution.
Les dépêches sont alors tirées sur des ronéos rudimentaires et portées à vélo aux journaux encore clandestins la veille : Combat, Le Parisien libéré, L'Humanité. Les reporters sillonnent Paris et sa banlieue à la force du mollet, vont au-devant des Alliés et de la 2e DB.
Le 25 août, l'agence annonce l'entrée du général Leclerc dans la capitale.
De la place de la Bourse à 150 pays
Quatre-vingt-deux ans plus tard, le siège de l'AFP se trouve toujours place de la Bourse. L'agence, elle, a changé d'échelle.
Elle figure aujourd'hui parmi les trois grandes agences de presse occidentales, aux côtés de la britannique Reuters et de l'américaine Associated Press. 1 700 journalistes répartis dans 150 pays. Du texte, de la photo, de la vidéo. Des dépêches en continu sur les faits divers, l'économie, la politique, le sport.
Un rappel utile, à l'heure où les rédactions françaises se contractent : la France dispose encore d'un outil d'information mondial. Peu de pays peuvent en dire autant.
Reste la question du modèle. Les abonnements ne suffisent pas à financer l'ensemble. Une compensation de l'État intervient chaque année, justifiée par la mission d'intérêt général confiée à l'agence. L'AFP est dirigée par un PDG et un conseil d'administration où siègent des représentants de la presse quotidienne nationale et régionale, de l'audiovisuel public, ainsi que des représentants de l'État désignés par les ministères.
L'indépendance, elle, a mis du temps à trouver sa traduction juridique.
Il faudra attendre la loi du 10 janvier 1957, adoptée à l'unanimité par l'Assemblée nationale, pour graver dans le marbre le statut singulier de l'AFP. Le texte est explicite : l'agence ne doit en aucun cas passer sous le contrôle d'un groupement idéologique, politique ou économique.
Un principe clair. Pas toujours respecté.
Dans les années 1970, Valéry Giscard d'Estaing a poussé son propre candidat à la tête d'une agence qu'il jugeait trop indépendante. L'épisode dit assez ce que valent les garanties formelles quand le pouvoir estime qu'un contre-pouvoir dépasse la mesure.
C'est peut-être là le véritable héritage du 20 août 1944.
Huit hommes ont repris une agence pour la soustraire à un pouvoir qui l'avait confisquée. Ils n'ont pas revendiqué une ligne, ils ont revendiqué une indépendance. Le reste le statut, la loi, les conseils d'administration n'a fait que courir derrière ce geste initial.
Au nom de la République. Le mot d'ordre tient toujours.
(Crédit photo : AFP)
