Le Caillou face à son fléau

Résumé IA
La Nouvelle-Calédonie consomme 52 000 litres d'alcool par jour, un fléau lié à 65,5 % des accidents mortels en 2021 et présent dans 80 % des délits. Le Congrès, présidé par Virginie Ruffenach, lance une évaluation de six mois des politiques publiques de lutte contre cette consommation, qui ne recule pas depuis 2017.
52 000 litres d'alcool par jour. C'est le rythme auquel boit le Caillou. Et derrière ce chiffre, des routes endeuillées, des familles brisées, des tribunaux saturés.
Une consommation hors norme, installée dans les habitudes
L'alcool, en Nouvelle-Calédonie, n'est pas un sujet de société parmi d'autres. C'est une réalité chiffrée, documentée, implacable. Elle pèse sur la sécurité routière, sur la délinquance, sur les violences intrafamiliales, sur les comptes de la santé publique. Ce jeudi 20 août, l'émission "Accords et désaccords" de NC la 1ère s'est penchée sur l'emprise de l'alcool sur la société calédonienne, avec pour invités Yves Dupas, procureur de la République, et Virginie Ruffenach, présidente du Congrès de la Nouvelle-Calédonie. Un débat qui tombe à point nommé : l'institution du boulevard Vauban vient précisément de se saisir du dossier. Les chiffres, eux, refusent de fléchir depuis des années.
19 millions de litres d'alcool consommés en une seule année. Soit 1,5 million de litres d'alcool pur, l'équivalent de 52 000 litres engloutis chaque jour sur un territoire d'environ 270 000 habitants. Les données de l'Institut de la statistique et des études économiques (Isee) se passent de commentaire.
Elles se doublent d'un constat comportemental que le baromètre santé de l'Agence sanitaire et sociale, mené auprès de 3 500 adultes, documente avec précision. Six Calédoniens sur dix déclarent avoir bu de l'alcool au cours des trente derniers jours, une proportion stable depuis 2015. Boire tous les jours reste rare. Boire beaucoup d'un coup, non : 6,9 verres standard par occasion en moyenne, près de 8 chez les hommes. Un Calédonien sur quatre dépasse les repères sanitaires fixés à dix verres par semaine. La bière écrase le marché, avec plus de 40 % des volumes.
Le diagnostic posé par le gouvernement dès 2018 n'a pas pris une ride. On boit trop. On boit trop jeune, dès 12 ans. Et la consommation avait bondi de 23 % en une décennie, tandis que les taux d'ivresse des jeunes Calédoniens dépassent ceux des territoires voisins du Pacifique. Aucune catégorie sociale n'y échappe, aucune communauté, aucun âge. C'est précisément ce qui rend le combat difficile : il ne s'agit pas de traiter une marge, mais de corriger un rapport collectif à la boisson, trop longtemps toléré au nom de la convivialité.
Routes, familles, prisons : le prix payé au quotidien
Sur la route, le verdict est sans appel. L'alcool et les stupéfiants ont été en cause dans 65,5 % des accidents mortels en 2021, selon la Direction des infrastructures et des transports terrestres. L'année précédente, ce taux atteignait 85,2 %. En 2019, 82,4 %. Un Calédonien sur six reconnaît par ailleurs avoir pris le volant après au moins deux verres dans le mois écoulé. Année après année, la Nouvelle-Calédonie affiche l'une des mortalités routières les plus élevées de la République.
La sphère judiciaire raconte la même histoire. Les données rappelées lors de l'adoption de la loi du pays de 2018 restent la référence : l'alcool est présent dans 80 % des délits, 91 % des morts sur la route, 80 % des cas de femmes battues, 81 % des cambriolages, 80 % des interpellations de mineurs. Le territoire enregistre 50 fois plus d'interpellations pour ivresse publique que la moyenne nationale. Cinquante fois.
Dans les familles, l'Isee établit que 40 % des auteurs de violences intrafamiliales agissent sous l'emprise de l'alcool ou de la drogue. Les coups et blessures au sein du cercle familial atteignent ici un taux 2,5 fois supérieur à la métropole, un record dans tout l'outre-mer. Et au centre pénitentiaire du Camp-Est, un détenu sur cinq purge une peine pour des faits liés à l'alcool.
Loin de tout misérabilisme, ces chiffres appellent une lecture lucide. L'alcool n'excuse rien : il révèle et il aggrave. Les forces de l'ordre le constatent quasi systématiquement dans les actes de violence, où il sert de catalyseur à une brutalité déjà présente. Il n'est pas la cause unique de la délinquance calédonienne. Il en demeure le premier carburant.
Le Congrès passe à l'évaluation, après des années de réformes
Personne ne pourra reprocher aux institutions calédoniennes d'être restées les bras croisés. Le 29 décembre 2017, le Congrès de la Nouvelle-Calédonie adoptait un vœu érigeant la lutte contre la consommation excessive d'alcool en grande cause pays. Dans la foulée, les taxes sur l'alcool grimpaient de 20 à 30 %, avec l'affectation de la TAT3S au financement de la santé et de la prévention, un vote massif, 42 voix contre 7. Puis vint le geste législatif majeur : la loi du pays n° 2018-6 du 30 juin 2018. Publicité interdite, directe ou indirecte. Vente strictement encadrée. Vente en gros aux particuliers prohibée. La province Sud a complété le dispositif en 2020, avec des espaces de vente dédiés, des horaires encadrés, le contrôle d'identité obligatoire et une amende portée à 5 millions de francs pour la vente à la sauvette. Depuis les émeutes de mai 2024, l'État a repris la main sur le terrain de l'ordre public, à coups d'arrêtés du haut-commissariat restreignant la vente à emporter au gré des tensions.
C'est dans ce paysage que le Congrès franchit aujourd'hui une étape nouvelle. Sa présidente, Virginie Ruffenach, a récemment évoqué en conférence de presse ce fléau qu'est l'alcool. L'élue non-indépendantiste à la tête de l'institution du boulevard Vauban a fait de ce sujet sociétal une priorité concrète : la commission d'évaluation des politiques publiques, qui vient de tenir sa première réunion, porte son regard vers l'alcoolisme. Pendant six mois, une analyse et un inventaire des mesures de lutte contre ce fléau seront réalisés. Il s'agira du premier rapport que l'institution rendra.
La démarche mérite d'être saluée pour ce qu'elle est : un exercice de vérité. Car la question qui fâche demeure. Malgré l'empilement de réformes depuis 2017, la consommation ne recule pas durablement. La prévention, portée notamment par l'Agence sanitaire et sociale et le dispositif Déclic, peine à transformer les comportements. Évaluer ce qui marche, ce qui échoue et ce qui manque, c'est la condition d'une action publique enfin efficace et c'est aussi une exigence de bonne gestion, à l'heure où chaque franc public compte. Mais la vérité mérite d'être dite jusqu'au bout : aucune loi, aucun rapport ne remplacera la responsabilité individuelle et familiale. Tant que l'ivresse du samedi soir restera perçue comme un rite ordinaire, les chiffres continueront de parler.
Le sursaut ne viendra pas des textes seuls. Il viendra des Calédoniens eux-mêmes.
(Crédit photo : Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie)

