Le tribunal judiciaire de Paris a examiné, le 15 janvier, la plainte en diffamation déposée par Christian Tein contre Sonia Backès. La décision sera rendue le 25 mars prochain, soit après les élections municipales.
Mais au-delà du verdict à venir, cette audience a déjà produit un effet majeur : elle a clarifié, sans ambiguïté, la nature du clivage politique issu de la séquence de violences de mai 2024.
Des propos, un contexte, une plainte
En septembre 2024, quelques jours après l’élection de Christian Tein à la présidence du FLNKS, Sonia Backès déclarait sur RTL que le mouvement indépendantiste s’était scindé et que « le chef des terroristes » avait été élu à sa tête.
Ces propos, tenus dans un contexte encore marqué par les violences, les morts et les destructions du printemps, ont conduit Christian Tein à engager une procédure en diffamation, estimant que cette qualification portait atteinte à son honneur et à sa légitimité politique.
Une défense juridique… mais surtout politique
L’avocat de Sonia Backès, Me Rémi Lorrain, a replacé le dossier dans ce qu’il a qualifié de « contexte impossible à neutraliser ». Rappelant que, dans certains quartiers comme Saint-Louis, des gendarmes ont été pris pour cible, il a soutenu que les responsables politiques doivent pouvoir alerter sur des dérives graves sans que chacun de leurs mots ne devienne un objet judiciaire.
Autrement dit : nommer une responsabilité politique dans un moment de crise ne saurait être assimilé mécaniquement à une accusation pénale.
Ainsi, à l’audience, la stratégie de défense de Sonia Backès n’a pas cherché à démontrer l’existence d’une infraction pénale caractérisée imputable à Christian Tein. Elle n’a pas tenté d’établir juridiquement qu’il serait un « terroriste » au sens du droit pénal.
Sa ligne est ailleurs : la défense a assumé que les propos relevaient d’une appréciation politique, formulée dans un contexte exceptionnel de troubles graves à l’ordre public, et protégée à ce titre par la liberté d’expression. Autrement dit : il ne s’agissait pas d’une accusation judiciaire, mais d’une qualification politique visant à désigner une responsabilité dans une séquence de violence.
Cette distinction est centrale et elle éclaire l’ensemble du procès.
Ce que cherche Christian Tein
À la barre, Christian Tein a tenu une ligne constante. Il a affirmé n’avoir « jamais tenté de nuire à quelqu’un », soutenu que « la CCAT n’a à aucun moment donné l’ordre de casser ». Il a ainsi déclaré au tribunal que, le soir du 13 mai, « je suis rentré chez moi, j’ai regardé la TV avec ma femme et je me suis endormi, c’est le lendemain que j’ai vu les dégâts. »
Ces déclarations, consignées à l’audience, participent d’un même objectif : dissocier strictement l’homme, l’organisation politique et les violences survenues.
Son intervention en visioconférence depuis Nouméa, le rappel de son contrôle judiciaire assoupli, et l’insistance de sa défense sur le caractère « pacifique » de son engagement participent de cette volonté de dissociation entre sa personne, le FLNKS qu’il dirige, et les violences de 2024. Ne rien oublier, mais tout dissocier ? Voire.
Un clivage désormais assumé
Indépendamment de l’issue judiciaire, le procès a déjà produit un résultat politique net. La présidente de la Province Sud assume une ligne de rupture : considérer que les responsables politiques issus ou porteurs d’une séquence de violence ne peuvent être traités comme de simples interlocuteurs institutionnels sans clarification préalable.
Le président du FLNKS, à l’inverse, cherche à imposer l’idée que le temps de la violence est clos, que la page doit être tournée, et que sa légitimité politique ne saurait être conditionnée par les événements passés.
Ce n’est pas un malentendu : c’est un affrontement de lectures. L’avocat de Christian Tein a d’ailleurs explicitement inscrit la décision à venir dans une portée dépassant le strict cadre judiciaire, estimant que le jugement aurait « un rôle dans ce qui se joue sociétalement en Nouvelle-Calédonie ».
Une manière assumée de demander à la justice de participer à la requalification politique d’une séquence encore vive dans les mémoires.
La justice dira le droit, la politique dira le reste
Le ministère public, pour sa part, n’a requis aucune condamnation, laissant « aux juges le soin de décider ». Une position de retrait qui souligne, là encore, la singularité de ce dossier : moins un contentieux classique qu’un affrontement de récits politiques devant l’institution judiciaire.
Reste que le tribunal dira, fin mars, si les propos tenus relèvent ou non de la diffamation au sens juridique. Mais ce procès a déjà dit autre chose : la Nouvelle-Calédonie est entrée dans une phase où les responsabilités politiques liées aux violences ne peuvent plus être diluées dans l’ambiguïté.
La séquence post-13 mai n’est plus une zone grise. Elle est devenue un clivage politique assumé, que la justice tranche sur la forme, mais que le débat public devra affronter sur le fond.

















