La polémique est née d’un cas très concret. À La Dépêche de Nouméa, une photographie a été utilisée alors qu’elle n’était ni créditée, ni traçable, sans mention d’auteur identifiable ni indication de droits ou de licence. Une erreur reconnue par la rédaction, qui appelait à son auteur une démarche simple et conforme aux usages : soit une simple demande de retrait, éventuellement une mise en garde ou même une proposition d’achat légal de l’image, pourquoi pas ?
Cependant, le photographe en question ne la pas vu ainsi… En réponse, aucune discussion, aucune clarification, mais une attaque immédiate et une formule bien sèche :
À quelle adresse j’envoie la facture ?
écrit le photographe en question. Une facture, certes, mais sans montant, sans périmètre de droits, sans cadre contractuel.
Une profession riche, talentueuse et largement reconnue en Nouvelle-Calédonie
Il faut d’abord le rappeler avec force. Rapportée à sa population, la Nouvelle-Calédonie compte un nombre remarquable de photographes de très haut niveau. Paysages, événements, photojournalisme, portraits, créations artistiques : le territoire regorge de talents, souvent reconnus bien au-delà du Caillou.
Cette densité de professionnels n’est pas le fruit du hasard. Elle témoigne d’une véritable fibre artistique locale, d’un regard singulier posé sur le territoire et d’une exigence technique qui n’a rien à envier aux grandes places de la photographie.
Comme le résume un photographe calédonien installé depuis vingt ans :
Ici, on ne fait pas de la photo par défaut. On fait de la photo parce qu’on aime ça, parce qu’on y met une identité, une histoire, un engagement.
C’est précisément pour cette raison que les dérives actuelles interrogent. Elles ne représentent pas la profession. Elles l’abîment.
Quand la défense du droit d’auteur se transforme en chasse permanente
Le problème n’est pas la protection des œuvres. Le problème est la méthode. Depuis quelques années, une minorité de photographes passe plus de temps à scruter Internet, les réseaux sociaux et les sites d’information qu’à produire, vendre ou valoriser leur travail.
Menaces juridiques automatiques, courriers agressifs, facturations disproportionnées, absence totale de démarche commerciale préalable : le rapport n’est plus professionnel, il devient conflictuel, voire anxiogène.
Un responsable de média local confie sous couvert d’anonymat :
On ne reçoit plus des propositions de collaboration ou de cession de droits. On reçoit des mises en demeure. C’est une logique de rapport de force, pas de marché.
Cette stratégie peut fonctionner ponctuellement. Mais elle finit par produire l’effet inverse : une défiance généralisée, une crispation, et une image dégradée d’un métier qui mérite pourtant respect et reconnaissance.
Ne pas vivre avec son temps, puis reprocher au monde d’avoir changé
Le paradoxe est là. Certains dénoncent l’usage non autorisé des images tout en refusant obstinément de s’adapter aux nouveaux circuits de diffusion. En 2026, des plateformes comme Shutterstock, Adobe Stock ou Getty Images ont imposé des standards clairs : catalogues accessibles, licences explicites, tarifs lisibles, traçabilité des usages.
Ces outils ne dévalorisent pas la photographie. Ils la rendent accessible, exploitable, encadrée juridiquement. Ils permettent aux médias, aux entreprises, aux créateurs de contenus d’acheter des images légalement, sans crainte, sans opacité.
À l’inverse, publier une image sans watermark, sans mention claire de licence, sans plateforme d’achat, puis reprocher ensuite son utilisation relève d’une logique déconnectée des usages actuels.
Comme le souligne un acteur du numérique calédonien :
On ne peut pas refuser tous les outils modernes, ignorer les plateformes, et ensuite reprocher aux gens d’avoir adopté des pratiques contemporaines.
IA, réseaux sociaux, instantanéité : le cadre a changé, pas le besoin de création
L’intelligence artificielle, les réseaux sociaux, la circulation massive des images ont bouleversé l’écosystème. Mais ils n’ont pas supprimé le besoin de photographie professionnelle. Au contraire. Ils ont accru la demande de contenus visuels de qualité, contextualisés, crédibles.
La question n’est donc pas de lutter contre l’époque, mais de s’y inscrire intelligemment. De proposer des offres claires. De construire des relations commerciales durables. De rappeler le droit sans l’instrumentaliser.
La photographie reste un métier noble, exigeant, artistique. La Nouvelle-Calédonie peut en être fière. Encore faut-il que ceux qui la pratiquent refusent les logiques de prédation juridique et renouent avec ce qui fait la base de toute profession : la création, l’échange et la confiance.
À force de chercher des fautes partout, certains oublient l’essentiel : une image ne vit que si elle circule. Et un métier ne se défend jamais mieux que lorsqu’il s’adapte sans renier ses valeurs.

















