Longtemps ignorée à Washington, l’influence des Frères musulmans explose désormais au grand jour. Tandis que Donald Trump enclenche un processus pour classer certaines branches du mouvement comme terroristes, le Texas a déjà interdit toutes les organisations liées à la nébuleuse islamiste.

Tout est plus grand au Texas. Les échangeurs autoroutiers de Houston, les stations-service interminables de Bucee’s, les onion rings de Whataburger – chaîne de fast-food et fierté locale – larges comme des roues de pick-up. Et les mosquées. Géantes. Dallas comme Houston, les deux principales métropoles du « Lone Star State », comptent plus de lieux de culte musulmans que d’arènes de rodéo : au moins 350, souvent de taille imposante. On y pratique un islam zélé, à la cool, typique de l’entrisme frériste : distribution de corans traduits en espagnol pour les Latinos (de plus en plus nombreux à se convertir), passage obligé par Halal Guys, ses restaurants prisés des jeunes, inscription à des cours de religion dans des écoles tenues par des imams formés au Pakistan.
Longtemps, Washington a préféré détourner le regard
L’agglomération de Dallas-Fort Worth, la « Médine de l’Amérique », ainsi qu’on la surnomme, devait même compter prochainement une ville The Meadow (La Prairie), sur 165 hectares, comprenant, à 60 kilomètres au nord de la ville, mosquées, établissements scolaires musulmans et quelque mille maisons… Des quartiers entiers où l’on vivrait l’islam de la crèche au supermarché. Une colonie pas du tout au goût du gouverneur républicain Greg Abbott. Le chef de l’exécutif texan a frappé en premier, en rendant illégales toutes les organisations liées à la mouvance frériste. Trump, lui, a suivi cinq jours plus tard, non pas en les classant d’emblée comme terroristes, mais en ouvrant un processus pour examiner quelles ramifications de cette nébuleuse pourront l’être dans les mois à venir.
Une révolution. Pendant des années, Washington a préféré détourner le regard. Pire : certains responsables ont semblé flirter avec les radicaux. En 2009, Barack Obama, dans un discours à l’université du Caire, avait salué « la tolérance religieuse » et « l’égalité raciale » de l’islam. Le signal avait été interprété dans le monde arabe comme une main tendue aux Frères musulmans. Trois ans plus tard, Mohamed Morsi, issu de cette mouvance, devenait président de l’Égypte… Avant d’être renversé.
Cette complaisance des États-Unis est plus ancienne que cette démonstration de soumission d’Obama. En juillet dernier, Lorenzo Vidino, directeur de recherches à l’université George-Washington, et spécialiste des mouvances islamistes, a publié un rapport explosif sur l’influence des Frères musulmans. Cette étude de 34 pages, baptisée « The Muslim Brotherhood in America : a Brief History » (« Les Frères musulmans en Amérique : une brève histoire ») n’a rien d’un pamphlet. Ce document fait remonter son implantation aux années 1950, quand les premiers militants islamistes sont arrivés sur les campus, souvent envoyés par leurs familles ou fuyant les régimes arabes. En 1963, les Frères musulmans ont ainsi fondé la Muslim Students Association (MSA), première structure stable du mouvement en Amérique du Nord. Il ne s’agissait pas d’une poignée de bigots mal dégrossis. La MSA diffusait ainsi les écrits de Hassan el-Banna, le fondateur des Frères musulmans, et donnait des conférences immenses, tout en façonnant une petite élite disciplinée sur le sol américain.
À partir des années 1970, le réseau est passé à la vitesse supérieure, en bâtissant méthodiquement un écosystème avec la North American Islamic Trust ou encore l’International Institute of Islamic Thought. Des organisations respectables en façade, mais reliées par des conseils d’administration identiques et abreuvées de fonds en provenance du Golfe. Des documents internes saisis par le FBI, cités par Vidino, révèlent une structure quasi militaire : vingt comités, des plans quinquennaux, une stratégie baptisée « installation de la dawa », dont l’objectif est de « rendre l’islam de la mouvance frériste partie intégrante du paysage américain ».
Respectabilié et radicalisme
Cette toile s’est étendue au politique. À partir des années 1980, les dirigeants ont visé Washington en formant des cadres rompus au lobbying. L’affaire Alamoudi, devenu conseiller du Pentagone avant d’être condamné pour financement du terrorisme, montre cette double stratégie : respectabilité d’un côté, radicalisme de l’autre.
Le point le plus révélateur du rapport Vidino reste les documents du procès Holy Land Foundation. Ils révèlent les dessous de la création du Palestine Committee, branche chargée de soutenir le Hamas, avec son système de noms codés, de consignes de dissimulation et de collectes pour Gaza. En 1993, une réunion secrète à Philadelphie, enregistrée par le FBI, acte la nécessité d’une vitrine « plus présentable »… Quelques mois plus tard, en 1994, naissait le Council on American-Islamic Relations (Cair), équivalent du Collectif contre l’islamophobie en France (dissous en 2020). Officiellement défenseur des droits civiques, le Cair s’est développé à partir de ce noyau. C’est cette filiation qui le place dans le viseur de Greg Abbott, qui l’a classé organisation terroriste au Texas, et de Donald Trump, dont le décret entend cibler les organisations liées aux Frères musulmans dans les mois à venir.
Au Texas, certains avaient dénoncé ce noyautage depuis longtemps. David Wright est de ceux-là. Il y a dix ans, cet entrepreneur dans le bâtiment créait le Bureau of American-Islamic Relations, jeu de mots avec le Cair (Bair), une milice – tout ce qu’il y a de plus constitutionnel en Amérique – qui manifestait armée devant les mosquées d’Irving ou de Richardson pour dénoncer l’emprise des Frères sur le nord de Dallas. À l’époque, les médias le tournaient en ridicule, l’accusaient d’islamophobie. Wright décrit au JDD cette époque de déni : « On voyait les Frères acheter des terrains, contrôler des mosquées, avancer par des structures-écrans… Personne ne voulait l’admettre. Ils avancent bout après bout. Jamais directement : tout passe par le North American Islamic Trust », affirme-t-il, évoquant un système où la banque détient les bâtiments, mais où l’actionnariat réel serait aux mains de l’organisation.
Compte à rebours
Pour Wright, la décision d’Abbott et l’initiative de Trump, sont une sorte de rattrapage. Trump n’a pas encore classé l’ensemble des organisations liées aux Frères musulmans comme organisations terroristes, mais a lancé un compte à rebours de 75 jours. D’ici là, le département d’État, le Trésor et le renseignement doivent identifier quelles antennes étrangères (Liban, Jordanie, Égypte) seront visées. Une procédure lente, loin du coup de poing texan d’Abbott qui a déjà tout interdit. « Trump avance plus doucement, mais il reconnaît enfin le problème », résume le milicien. Et Wright de prévenir : tant que les structures dissoutes peuvent renaître sous de nouveaux noms, les décisions politiques resteront insuffisantes. « Il sera alors trop tard pour récupérer nos institutions », lâche-t-il. Une phrase qui dit tout de l’inquiétude qui gagne une partie du pays.
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