Deux signatures, beaucoup de communication, et une promesse de modernité enfin assumée.
Mais derrière la dématérialisation affichée, une question persiste : pourquoi l’administration calédonienne a-t-elle attendu aussi longtemps ?
Une modernisation administrative présentée comme une avancée majeure
La signature de deux conventions de dématérialisation de la chaîne comptable et financière par les membres du gouvernement, Christopher Gygès et Petelo Sao, est présentée comme une étape structurante du Plan d’évolution de l’administration de la Nouvelle-Calédonie (PEA).
Les établissements pilotes concernés, l’Institut de formation à l’administration publique (IFAP) et l’Agence rurale (AR), inaugurent un processus censé mettre fin à des décennies de gestion papier.
Sur le papier, le projet est solide. Piloté par la direction du Budget et des affaires financières (DBAF) et la direction du Numérique et de la modernisation (DINUM), il vise à simplifier les procédures, à accélérer les délais de paiement et à renforcer les contrôles comptables.
Selon les chiffres communiqués, près de 100 000 feuilles de papier par an seront supprimées au profit de flux numériques sécurisés.
Un progrès évident. Mais un progrès qui pose une question politique centrale : comment expliquer qu’en 2026, une collectivité disposant d’une large autonomie en soit encore à « lancer » ce type de réforme ?
IFAP et Agence rurale : des pilotes d’un retard structurel
L’IFAP et l’Agence rurale traitent chaque année plusieurs milliers de mandats et de pièces justificatives. Jusqu’à présent, ces flux reposaient sur des liasses papier, des circuits longs et des délais administratifs pénalisants, notamment pour les prestataires et les agriculteurs.
La dématérialisation concerne désormais :
– les pièces comptables (mandats, titres de recettes, annulations),
– les pièces justificatives transmises à la Trésorerie,
– les documents des régies de recettes.
Pour Laure Virapin, directrice de l’Agence rurale, le bénéfice est clair : plus de fluidité, plus de confort de travail et une meilleure efficacité quotidienne.
Même constat du côté de la Chambre territoriale des comptes, qui souligne un gain de temps, une réduction des risques physiques pour les agents et une meilleure traçabilité des contrôles.
Ces constats confirment une évidence souvent tue dans le débat public calédonien : la lourdeur administrative n’est pas une fatalité, mais le résultat de choix politiques assumés ou d’absences de décisions.
Une réforme utile… mais révélatrice de l’inaction passée
Le gouvernement met en avant un cofinancement de l’État à hauteur de 42 millions de francs CFP via le programme de soutien à l’investissement.
Là encore, un fait s’impose : sans l’impulsion financière et méthodologique de l’État, cette réforme aurait-elle vu le jour ?
Depuis des années, les acteurs économiques dénoncent :
– des délais de paiement excessifs,
– une bureaucratie paralysante,
– un manque de culture de la performance publique.
La dématérialisation répond enfin à ces critiques, mais elle arrive dans un contexte de crise budgétaire, de défiance citoyenne et de pression accrue sur les finances publiques.
Présenter aujourd’hui cette réforme comme une prouesse relève davantage de la communication institutionnelle que du courage politique.
Car pendant que l’administration se modernise lentement, les entreprises, les communes et les particuliers ont déjà basculé depuis longtemps vers le numérique, souvent sans aide publique.
Trois ans pour généraliser : un calendrier qui interroge
Le calendrier annoncé prévoit :
– 2026 : extension aux établissements publics utilisant le Système unifié de reporting financier (SURFI),
– 2027 : généralisation aux directions et services du gouvernement.
Trois ans pour supprimer le papier dans la comptabilité publique : un délai long, au regard des standards nationaux et européens.
D’autant plus que les protocoles de cybersécurité, de signature électronique et de traçabilité sont déjà alignés sur ceux de Bercy et de l’Union européenne.
Ce projet démontre finalement une chose essentielle : lorsque l’administration veut avancer, elle le peut.
Mais il souligne aussi les limites d’un gouvernement qui réforme sous contrainte, souvent tardivement, et rarement par anticipation.
La dématérialisation comptable est un outil, pas une politique en soi.
Sans réduction des effectifs redondants, sans responsabilisation managériale, sans culture du résultat, elle risque de rester une réforme technique sans impact structurel.
Pour une collectivité qui revendique son autonomie et sa capacité à décider pour elle-même, le retard accumulé en matière de modernisation administrative interroge la crédibilité du discours politique local.
La Nouvelle-Calédonie n’a pas besoin de symboles tardifs, mais d’un pouvoir local stratège, rigoureux et exigeant, capable d’agir avant d’y être contraint.


















